Edition établie en 1999 par
Fatmé Khalifé, Estelle Langlois,
Sonia Toussaint et Léopoldine De Wismes,
dans le cadre du séminaire de DEA "littérature philosophique clandestine",
dir. Olivier Bloch, à l'Université Paris I
Usage réservé à la recherche et l'enseignement.
Edition en cours de révision.
Pour toute suggestion de correction, écrire à L. Jaffro ou M.-D. Couzinet
Voici l'ordre que nous nous sommes proposé d'observer dans cette Dissertation. Premièrement nous exposerons l'idée que les Anciens se sont formée du Monde. Ensuite nous rapporterons leurs opinions sur son origine et sur sa fin.Nous passerons après à ce qui regarde la Terre en particulier, nous ferons voir ce que les Anciens en ont pensé, et nous donnerons une idée de leur géographie. Nous parlerons ensuite des révolutions auxquelles ils ont cru la Terre sujette, et nous dirons quelles ont été leurs sentiments sur la nature de l'âme humaine, et enfin nous finirons par l'origine des hommes, et des autres animaux qui habitent la Terre.
Il n'est pas aisé de dire précisément dans quel temps les hommes ont commencé de s'appliquer à ces sciences qui regardent la structure de l'univers, mais quand on fait attention d'un côté aux bornes de l'esprit humain, et surtout à la simplicité de ces premiers habitants de la Terre, qui selon l'expression d'un ancien poète, Theognis, étaient dans la crainte que le ciel ne tombât sur eux, et de l'autre aux progrès que les Chaldéens et les Egyptiens avaient déjà faits dans cette science il y a plus de quatre mille ans, on est aisément convaincu que les connaissances qu'ils avaient acquises, ne pouvaient être que le fruit d'une observation assidue et réitérée de bien des siècles.
Les Egyptiens sont les premiers peuples policés de cette partie du globe de la Terre, dont l'Antiquité fasse mention. Comme ils habitaient un pays découvert sous un ciel toujours pur et serein, et qu'ils jouissaient des avantages que donne la société, c'est-à-dire d'un profond loisir, ils s'adonnèrent de bonne heure à l'observation des astres. Les Chaldéens s'y appliquèrent aussi pour la même raison. Diodore de Sicile attribue aux astronomes d'Egypte une connaissance beaucoup plus étendue : car il assure que non seulement ils savaient prédire les éclipses, mais même qu'ils annonçaient les déluges et les tremblements de terre, ainsi que les apparitions des comètes. Ce sont les Egyptiens qui ont le mieux connu les premiers les étoiles fixes et les planètes. Ce sont eux qui ont le mieux connu le cours du Soleil, et par conséquent la longueur de l'année qu'ils ont toujours faite de douze mois, pendant que les autres peuples ne la composaient, les uns que de trois mois, comme les Arcadiens, les autres que de six comme les Arcananiens, d'autres de dix comme les Romains sous Romulus, Numa y ajouta janvier et février, et d'autres la comptèrent par jours, et la composèrent enfin de 354 jours seulement comme les Athéniens et les autres Grecs qui ont eu des imitateurs. Ce sont les Egyptiens qui ont imposé les noms aux signes du Zodiaque, et aux autres constellations du ciel. Ce sont eux qui ont fixé le nombre des jours de la semaine, auxquels ils ont donné les noms des sept planètes. Et l'ordre qu'ils ont observé dans le rang que gardent les jours mérite d'être rapporté. Cet ordre vient de ce que nommant la première heure d'un jour du nom de Saturne, la seconde du nom de Jupiter, la troisième de Mars, la quatrième du Soleil, la cinquième de Vénus, la sixième de Mercure et la septième de la Lune, qui est l'ordre apparent naturel des planètes, et continuant ainsi pendant les 24 heures, il arrivera que la première heure du jour suivant sera celle de la Lune, la deuxième heure du jour d'après sera celle de Mars, et ainsi des autres selon l'arrangement où nous voyons aujourd'hui les jours de la semaine.
Les Chaldéens ne prétendaient point le céder aux Egyptiens dans la connaissance de l'astronomie. L'extraordinaire et fabuleuse antiquitéqu'ils donnaient à leurs observations, fait voir qu'ils se croyaient les plus anciens astronomes de la Terre. Ils assuraient que lorsqu'Alexandre le Grand passa en Asie, il y avait déjà des millions d'années qu'ils observaient les astres. Simplicius nous apprend que le philosophe Callisthène qui accompagnait ce Prince, envoya à Aristote leurs observations justes et exactes au dessus de 1903 ans, ce qui remonte à quelques années seulement après le déluge, et avant la construction de la Tour de Babel. Un philosophe célèbre, Apulée, n'a pas laissé d'attribuer aux Chaldéens une erreur si grossière, dont on aurait de la peine à croire capables des hommes adonnés à l'astronomie depuis tant de siècles qu'ils l'étaient. Ils croyaient, dit-il, que la Lune est lumineuse par elle-même, et qu'elle ne reçoit point sa lumière du Soleil : Chaldoei siderum scientia addicti, Lunam censent lucere lumine sibi proprio, non lumina solis. Et nous dirons en passant que comme les Juifs tenaient des Chaldéens le peu de connaissances qu'ils avaient de la science des astres, c'est apparemment la raison de cette même opinion qu'on trouve dans le premier Chapitre de la Genèse sur la lumière de la Lune. Après tout il se peut faire qu'une opinion dont la fausseté est si aisée à démontrer, ait été rejetée par les plus éclairés des Chaldéens, et qu'elle ait été seulement suivie par ceux d'entre eux qui étaient les plus attachés aux anciens préjugés. Quoiqu'il en soit les Grecs à qui, selon Hérodote, ils auraient enseigné l'astronomie, ont fort vanté leur capacité dans cette science. Et les plus habiles d'entre eux allaient ordinairement à Babylone aussi bien qu'en Egypte pour s'y perfectionner.
L'attachement que les Chaldéens avaient pour l'astronomie, les fit tomber dans la suite dans des opinions extravagantes; de l'observation du ciel, ils passèrent à un respect superstitieux pour les astres. Ils prirent ces corps lumineux qui sont si éloignés de la Terre que nous habitons, pour la cause de tout ce qui arrive ici-bas : ils regardèrent le ciel comme le Livre du Destin, dans lequel tous les événements passés et futurs sont écrits. En un mot, ils imaginèrent l'astrologie judiciaire, science dont les principes sont ridicules, et dont les hommes raisonnables ont de tout temps reconnu la vanité. Il n'est pas de mon sujet d'entrer dans le détail de ces fadaises chaldaïques, mais je ne dois point passer sous silence que le nombre sept si recommandable dans l'Antiquité. Ce nombre que les Juifs ont consacré dans l'histoire de la création du Monde, aussi bien que dans leur religion, est entièrement redevable du respect qu'on a eu pour lui à cette superstition des Chaldéens, qui le trouvant plusieurs fois dans les cieux, comme parmi les Pléiades, les Trions, et surtout parmi les planètes, l'ont toujours regardé comme un nombre mystérieux et qui contenait quelque chose de divin.
Il paraît que l'astronomie fut connue de bonne heure dans les pays voisins de l'Egypte, comme la Phénicie, la Libye : les Phéniciens qui ont osé les premiers s'exposer à la merci des flots, n'avaient point d'autre secours dans leurs navigations, que celui qu'ils tiraient de la connaissance des astres, dont la situation servait de guide à leurs pilotes. Atlas Roi de Libye a toujours passé pour un grand astronome : c'est lui qui inventa la Sphère, et qui selon Diodore, par cette invention donna lieu à la fable qu'il portait le ciel sur ses épaules. Il instruisit Hercule, son hôte, dans la science des astres, lui découvrit l'usage de cette Sphère qu'il avait inventée, lui apprit à en faire une semblable, et fit encore dire par là, qu'il avait partagé avec ce héros le poids d'un fardeau, dont jusqu'alors il avait été chargé seul. Hercule de retour dans sa patrie communiqua aux Grecs les connaissances qu'il avait acquises chez Atlas; ainsi ajoute le même historien, c'est de lui que ces peuples tiennent les premières notions qu'ils ont eues de l'astronomie, et longtemps avant qu'ils aient eu aucun commerce avec les Chaldéens.
Comme Hérodote, Diodore, et les autres qui se sont fort étendus sur l'habileté des Egyptiens et des Chaldéens dans l'astronomie, ne leur attribuent aucune opinion singulière sur cette science. Il est très vraisemblable que ces premiers observateurs des astres étaient sur le Monde dans le système le plus général, et qu'ils s'étaient formés de l'univers cette première et naturelle idée qui se présente d'abord à l'esprit lorsqu'on veut juger de sa structure par les yeux seuls, sans appeler la raison au secours des sens. On se figurait le Monde alors, comme un vaste globe, au-delà duquel on concevait un vide ou un espace infini : la Terre immobile en occupait le centre; les planètes, au rang desquelles on mettait le Soleil, tournaient autour d'elle, chacune dans son ciel particulier; le firmament qu'on regardait comme une espèce de calotte solide où les étoiles fixes étaient attachées comme des clous, entourait toute la machine, et faisait lui-même son tour avec une rapidité inconcevable. C'était là apparemment le système des Egyptiens et des Chaldéens, et cela est d'autant plus probable que le célèbre Eudoxe qui avait été longtemps en Egypte, et Ptolémée qui était d'Alexandrie, n'en ont point soutenu d'autre : ce dernier ajouta seulement quelque chose en imaginant son premier mobile, et son ciel cristallin, afin d'imprimer aux astres les mouvements contraires qu'ils paraissent faire d'Orient en Occident, et d'Occident en Orient. D'ailleurs lorsque les philosophes grecs s'avisèrent de raisonner différemment sur cette matière, on regarda leurs opinions comme des opinions nouvelles et extraordinaires : mais il faut que nous parlions d'eux un peu plus au long.
Les Egyptiens et les autres qui s'adonnèrent à l'astronomie, avant que les Grecs fussent instruits dans cette science, avaient observé les astres d'une manière servile, c'est-à-dire s'étaient uniquement appliqués à connaître leur placement dans le ciel, leurs situations et leurs cours, sans raisonner sur ces corps lumineux, et encore moins sur la nature du Monde en général. Les Grecs, plus philosophes qu'astronomes, joignant les raisonnements aux observations, et jugeant par les choses qu'ils voyaient de celles qui n'étaient point soumises à leur vue, osèrent les premiers penser d'une manière nouvelle et sublime tout ensemble sur la nature des astres et sur la structure de l'univers : il est vrai qu'ils ne convinrent point dans leurs systèmes, chacun donnant l'essort à son imagination se crut en droit d'en établir un différent des autres. Cependant ils s'accordèrent presque tous à rejeter cette manière basse, et peu vraisemblable dont on avait pensé avant eux sur le Monde. Tel est l'avantage de l'esprit philosophique, s'il ne conduit pas toujours à la vérité qu'on cherche, au moins il désabuse des anciennes erreurs.
Je ne doute point que parmi les Anciens, il n'y en ait eu un grand nombre qui ait toujours été dans la fausse opinion qu'Apulée attribue aux Chaldéens savoir que la Lune et les autres planètes sont lumineuses par elles-mêmes : les Grecs en ont été désabusés aussitôt qu'ils ont eu des philosophes parmi eux. Pythagore assurait que la Lune était un corps pierreux, Thalès disait qu'elle était terrestre. Or ce sont là les deux plus anciens et les chefs de tous les philosophes qui ont vécu parmi les Grecs. Chacun sait l'action de Périclès qui était sur le point de s'embarquer pour une expédition, et voyant son pilote effrayé d'une éclipse du Soleil qui était survenue, étendit son manteau devant les yeux de cet homme timide, en lui disant, ce que je fais n'est différent de l'éclipse qu'en ce que le corps qui te cache le Soleil est plus grand que mon manteau. Il est inutile de rapporter d'autres faits à peu près semblables qu'on lit dans les historiens. Il suffit de dire qu'il ne restait plus que le peuple parmi les Grecs qui fut encore dans une erreur grossière. Une des choses qui révolte le plus la raison dans l'ancien système, qu'on peut à juste titre nommer le Système des Sens, c'est d'avoir placé la Terre au centre du Monde et d'avoir fait tourner à l'entour d'un si petit corps, non seulement les autres planètes, qui sont pour la plupart beaucoup plus grandes que la terre; mais même le soleil et toutes les étoiles fixes dont la grandeur prodigieuse ne peut en aucune manière entrer en comparaison avec celle de la Terre. Thalès avait aisément reconnu que la Lune n'était point lumineuse par elle-même, Anaximandre son disciple alla plus loin que lui, et conclut que la Terre recevant aussi bien que les autres planètes sa lumière du Soleil, apparemment tourne comme elles à l'entour du centre du Monde.
On ne sait point ce que Pythagore a pensé sur le mouvement de la Terre, mais au moins comme il est sûr que les Pythagoriciens restituèrent au Soleil la place qui lui était naturellement due, et qu'ils condamnèrent la Terre aussi bien que les autres planètes, entre lesquelles il s'en faut bien qu'elle occupe le premier rang, à tourner autour de lui.
Enfin quelques philosophes ont été si indignés de l'injuste distinction que l'on avait eue pour la Terre, que cela les a fait tomber dans une autre extrémité également vicieuse; Nicetas de Syracuse prétendit que non seulement le Soleil était immobile, mais même toutes les planètes, et qu'il n'y avait rien dans le monde qui tournât que la Terre. Nicetas Siracusius coelum solem, Lunam stellas supera denique omnia stare censet, neque praeter taram, rem ullam in mundo moveri.
Les réflexions assidues produisent toujours de nouvelles découvertes : ayant été reconnu que la Terre est une planète entièrement semblable aux autres, et qu'elle tourne comme elles autour du Soleil. Une conséquence toute naturelle de ce principe, est que les autres planètes qui ne paraissent en rien différentes de la Terre; et qui ont vraisemblablement comme elle et la lune, des montagnes, des plaines, des mers, puisqu'on les distingue en celle-ci avec des lunettes d'approche, peuvent très bien être habitées comme elle, Xénophane ne s'en tint pas à la possibilité, il assura très positivement que la Lune était une Terre habitée, contenant des villes et des montagnes. Habitari ait Xenophanes in Luna camque esse terram multarum urbium et montium. Anaxagore soutint la même chose ; Lucien attribue ce sentiment à plusieurs philosophes.
Et il paraît par Platon qu'il était assez commun. Si les vers que rapporte Proclus étaient véritablement d'Orphée, il faudrait même conclure que cette opinion aurait une très grande antiquité, car on y voit que la Lune contient des montagnes, des villes et des châteaux; mais non seulement les philosophes se sont expliqués sur la nature des planètes, ils nous ont encore appris ce qu'ils pensaient du Soleil et des étoiles. Les Pythagoriciens regardaient le Soleil comme un feu placé au centre du Monde. Anaxagore en avait une idée toute semblable; ce même Anaxagore ainsi qu'Anaximandre assuraient que toutes les étoiles étaient des portions d'air enflammé qui avaient la figure d'un Trochus.
Or un Trochus n'est rien autre chose qu'une machine qui tourne sur son propre centre. Et il semblerait par là qu'Anaxagore n'eut point été le seul qui ait admis les tourbillons qui ont rendu ce philosophe si célèbre dans l'Antiquité. Il en admettait un à l'entour de la Terre, dont Socrate le raille en mauvais physicien : non seulement il en avait introduit pour la Terre, mais encore pour tous les astres. Et c'est ce que Théodoret appelle mouvement tourbillonique de tout ce qui compose l'univers. C'est ainsi que Clément d'Alexandrie parle de lui : il admet de certains tourbillons ridicules en faisant cesser le concours de l'intelligence qui a formé le Monde, ce qui n'est pas dit-il, conserver la dignité d'une cause efficiente. Par où il paraît qu'Anaxagore, ses tourbillons une fois supposés, reconnaissait que le Monde devait subsister par lui-même, sans que l'intelligence qui l'avait formé s'en mêlât d'avantage.
Il ne nous reste plus qu'à faire voir ce que les philosophes ont pensé sur l'univers en général. Les uns ont assuré qu'il n'y avait qu'un Monde composé de tout ce que nous voyons; les autres ont crû qu'il y en avait plusieurs. Thalès, Pythagore, Platon, Aristote, Zénon sont les plus illustres de ceux qui ont dit que le Monde était unique. C'est pour cette raison que les disciples des philosophes ont soutenu que le Monde était animé d'une seule âme, qu'ils appelaient l'âme universelle, et dont les âmes particulières des animaux de la Terre, des planètes, des étoiles, n'étaient que des portions. Les Pythagoriciens pour signifier l'accord et l'union des parties de l'univers dont résulte cet ordre par lequel il subsiste, s'exprimaient d'une manière figurée à leur ordinaire. Ils disaient que le Soleil, les planètes, et tout ce qui roule dans les cieux rendaient un son harmonieux, dont résultait ce qu'ils appelaient la grande consonance. C'est pourquoi quelques théologiens prétendaient que les neuf Muses n'étaient autre chose que le son des huit sphères du Monde, et l'harmonie que produit leur accord. MACROBE.
A l'égard de ceux qui ont cru qu'il y avait plusieurs Mondes, Diogène Laërce, nous apprend que Zénon Eléate était de ce sentiment. Héraclite et quelques autres ont soutenu que chaque étoile était un Monde particulier, contenant une Terre et de l'air, c'est-à-dire un Monde habité. THEODORE.
Plutarque attribue cette opinion aux Pythagoriciens, et il assure en même temps qu'elle se trouve contenue dans les ouvrages d'Orphée.
Mais Anaximandre, Anaximène, Archelaüs, Xénophane, Diogène, Démocrite, et Epicure ont été beaucoup plus loin; ils ne se sont point contentés de dire que les étoiles que nous voyons, et que nous comptons, pouvaient être autant de Mondes. Ils ont reculé les bornes de l'univers bien au-delà de celles que lui prescrit notre faible vue, ils les ont poussées à un terme où notre imagination même ne parviendra jamais, ou pour parler plus clairement, ils ont reconnu que l'univers était sans bornes. Ces philosophes raisonnant d'une manière sublime et transcendante ont prétendu qu'il y avait une infinité de mondes, et que dans ce nombre infini ils en trouvaient sans cesse quelques uns qui naissaient et d'autres qui périssaient : c'est-à-dire qu'étant tous sujets à une continuelle vicissitude, la forme des uns se détruisait, et qu'il s'en reproduisait continuellement de nouveaux.
On peut juger, par ce que nous venons de dire, du progrès étonnant que les Grecs avaient fait dans la science de l'univers, et combien ils s'étaient écartés de l'opinion de tous ceux qui les avaient précédés. Cependant il ne faut pas croire que ces philosophes qui pensaient d'une manière différente de celle du vulgaire, aient fait revenir bien des hommes de leurs erreurs, ni qu'ils en aient entraîné un grand nombre dans leurs sentiments. Le peuple qui se conduit par ses sens, et qui rejette grossièrement les choses où son esprit peu pénétrant ne saurait atteindre, restait toujours dans les anciens préjugés. On se moquait des tourbillons d'Anaxagore, comme on s'est moqué de ceux de Descartes. On traitait de fous ceux qui faisaient tourner la Terre, et de visionnaires ceux qui soutenaient que les planètes étaient habitées, que chaque étoile était un Monde, et qu'il y avait un nombre infini de ces Mondes qui n'étaient point soumis à nos yeux. On regarde encore comme tels tous les philosophes de ce temps qui ont soutenu les mêmes choses. Enfin je ne puis donner une idée plus juste de l'ignorance où le vulgaire était alors, et où il a toujours été sur la physique qu'en rapportant ces paroles de Pline : « il y a longtemps, dit cet excellent auteur, qu'on sait prédire les jours et les instants où doivent arriver les éclipses du Soleil et de la Lune. Cependant la plus grande partie du peuple est encore dans la ridicule opinion de croire que ces choses n'arrivent que par la force des charmes. » Jam pridem inuenta ratio est proenuntians horas non modo dico ac noctes solis Luna que deficientium; durat tamen tradita persuasio in magna parte vulgi veneficiis ac herbis id geri.
Pour commencer par ceux qui ont soutenu l'éternité du Monde quant à sa matière et à sa forme : Diodore attribue cette opinion aux Chaldéens; Strabon dit la même chose des Gaulois; Phoerecide, Syrien maître de Pythagore, avait fait au rapport de Diogène Laërce un livre sur l'origine des choses, lequel commençait ainsi : « Jupiter et la Terre sont éternels. »
Pythagore lui-même qui assurait que les âmes passaient de toute éternité d'un corps dans un autre, ne pouvait soutenir son sentiment qu'en supposant le monde éternel et incorruptible. Aussi Plutarque ne manqua pas de le mettre au rang des sectateurs de cette opinion; et Ocellus, disciple et contemporain de Pythagore, dans le petit Traité qu'il nous a laissé, où il explique les sentiments de ceux de sa secte sur l'origine du Monde, y assure formellement que la Terre et les animaux qui l'habitent sont éternels. Xenophanes, confondant l'univers avec la divinité, disait que le Monde était Dieu, qu'il n'avait jamais commencé et qu'il ne finirait jamais. Mobillus/Melisner parlait à peu près de la même manière, ainsi que Cicéron nous l'apprend de l'un et de l'autre. Tout le monde convient que Platon a soutenu l'éternité de la matière : mais il ne paraît pas clairement qu'il ait cru le Monde éternel quant à sa forme; son Timée est d'une obscurité si impénétrable qu'on peut lui faire dire dans le dialogue tout ce qu'on voudra. Cependant, dans un autre endroit, il établit assez clairement le système de l'année périodique, ou de la grande année, selon lequel le Monde en se renouvelant sans cesse se conserve néanmoins éternellement dans sa forme. Quoiqu'il en soit, Plutarque joint Platon à ceux qui ont cru le Monde incorruptible; et les disciples de ce philosophe les plus attachés à la doctrine de leur maître, comme Philon et Plotin, assurent très positivement que le Monde est éternel, quoiqu'il arrive de temps en temps des révolutions qui font périr la plus grande partie des habitants de la Terre. Enfin Aristote et les Péripatéticiens sont ceux qui se sont déclarés le plus fortement pour l'éternité : ils ont soutenu que le ciel, les astres, la Terre, les animaux, les planètes, et généralement toutes choses étaient éternelles, et ne cesseraient jamais d'exister.
Nous partageons en deux classes ceux qui ont donné un commencement à la forme du Monde : dans l'une nous mettons ceux qui ont admis le système de la grande année que nous allons expliquer, et dans l'autre ceux qui ont rejeté ce système : selon les premiers le Monde ne se revêtait jamais d'une forme différente de celle qu'il a eu de toute éternité, il se renouvelait seulement de temps en temps. Et selon les derniers la forme changeait entièrement et devenait absolument différente de ce qu'elle était auparavant.
Les Anciens entendaient par leur année périodique ou leur grande année, la révolution entière du ciel, c'est-à-dire le retour de tous les astres en un même point fixe du ciel. Ils n'ont jamais été d'accord ensemble sur la durée de cette grande année. Les uns l'ont faite de cinq mille ans et les autres de dix mille. D'autres de cent mille, et d'autres de plusieurs millions, ainsi qu'on peut voir dans Censorin. C'était donc à la fin de cette grande année périodique, qu'ils s'imaginaient que le Monde se renouvelait et recommençait à exister en la même forme et de la même manière qu'il avait été auparavant, les mêmes hommes qui avaient autrefois habité la Terre; rennaissaient et recommençaient une vie pareille à celle qu'ils avaient déjà mené. Les mêmes événements qui s'étaient passés dans le cours de la grande année précédente, arrivaient tout de nouveau dans le cours de celle qui la suivait. Enfin pendant l'éternité, toutes ces années périodiques se ressemblaient et n'étaient pour ainsi dire que des répétitions les unes des autres. Origène attribue cette opinion aux Platoniciens et aux Pythagoriciens. Il est constant que Platon en a établi le système dans un de ses Dialogues avec une singularité pourtant qui est particulière à ce philosophe, car il assure qu'au bout d'un certain temps toutes choses rétrogradent, que les astres se lèvent à l'Occident, et se couchent à l'Orient, et que les hommes recommencent à vivre par la vieillesse pour mourir ensuite dans la première enfance. Mais les Stoïciens sont ceux qui se sont le plus attachés à l'opinion de l'année périodique et qui l'ont soutenue avec plus de chaleur; c'est ainsi que parle un des plus célèbres philosophes de cette secte, Chrysippe : « après notre mort quelques périodes de temps s'étant écoulées, nous serons rétablis dans le même état, et dans la même forme que nous étions ». Numérius autre Stoïcien illustre, dit que c'est ce rétablissement dans notre première forme qui accomplit la grande année où la nature se renouvelle d'elle même, et en elle même; et il ajoute que ces périodes et ces révolutions recommenceront éternellement. Saint Augustin parle de cette opinion des Stoïciens d'une manière encore plus formelle : « ils croient, dit-il, que pendant toute l'éternité il y aura un cercle perpétuel d'événements tous semblables. » Et par exemple de même que Platon a enseigné dans l'Académie d'Athènes, il viendra un temps où le même Platon enseignera encore dans la même ville, et dans le même lieu, et aura les mêmes disciples; et ainsi de toutes choses qui doivent recommencer sans cesse au bout de quelques intervalles de temps, long à la vérité mais pourtant certain. C'est à cette doctrine du renouvellement ou plutôt du recommencement des choses qu'on avait inséré les vers sibyllins que Virgile fait allusion, lorsqu'il dit pour flatter un Consul Romain sur le bonheur que la naissance de son fils promettait aux hommes : « les derniers temps qu'a chanté la Sybille sont accomplis; cette longue suite de siècles qui nous ont précédés va recommencer, nous allons revoir l'âge d'or, Astrée va revenir sur la Terre. »
On peut croire que les Egyptiens et les anciens Arabes avaient en vue cette opinion, lorsqu'ils regardaient le Phénix qui renaît de ses cendres, comme symbole du renouvellement éternel de la nature. Pour ce qui est de ceux qui sans admettre l'année périodique ont reconnu simplement que le Monde changeait de forme; nous devons mettre en ce rang Anaximandre, Anaximène, Démocrite, Epicure, et les autres qui ont reconnu une infinité de mondes à la fois qui se détruisaient et se reproduisaient sans cesse. Et enfin tous ceux qui ont admis les atomes pour principes des choses, et le hasard pour cause de leur existence formelle, puisque selon eux le Monde retournait dans le chaos dont il avait été tiré, jusqu'à ce qu'une occasion favorable l'en fit sortir encore pour lui donner une nouvelle forme.
Expliquons précisément de quelle manière les Anciens ont prétendu que le Monde a pu commencer. Les uns en ont attribué la cause au seul hasard. Les autres ont eu recours à un Etre intelligent, mais tous ont supposé de certains principes préexistants, sur lesquels soit le hasard, soit l'Etre intelligent ont agi : c'est-à-dire desquels la cause efficiente du Monde s'est servie pour le former. Ces principes ont été nommés atomes par Leucippe, Démocrite, et les Epicuriens, ce qui signifie corps indivisibles; les autres les ont appelés éléments, d'autres se sont servis du mot général de semence des choses; et quelques autres enfin ont tout compris sous le nom de matière.
Thalès n'a point admis d'autre principe que l'eau, Anaximène n'a reconnu que l'air, Parménide et Héraclite que le feu ; Empédocle a ajouté la terre à ces trois choses ensemble, et a le premier soutenu les quatre éléments que l'Ecole péripatéticienne a rendu depuis si célèbres. Sans rapporter en détail les différents sentiments des philosophes sur ce sujet, il suffit de dire, que selon eux ces principes ou les éléments qu'ils ont admis quels qu'ils fussent, étaient dans le désordre et la confusion, lorsque le hasard ou la divinité les en fit sortir et les débrouilla.
Leucippe, Démocrite, Epicure, et tous les philosophes atomistes, qui tiennent un rang si considérable parmi ceux qui ont raisonné sur l'origine du Monde, en attribuent la cause uniquement au hasard. On ne sait au reste s'ils ont eu une idée bien claire de ce hasard, et s'ils ont pu entendre autre chose par ces mots qu'une cause cachée à la vérité mais pourtant nécessaire : quoiqu'il en soit, c'est ainsi qu'ils s'expliquent; ils assurent que les atomes étant éternellement agités dans un vide infini, il arrive que grand nombre de ces atomes s'accrochent les uns aux autres, demeurent ensuite liés et accrochés de cette sorte quelque fois plus ou quelque fois moins longtemps, et enfin se décrochent et retournent dans le mouvement confus où ils étaient auparavant jusqu'à ce qu'ils se raccrochent de nouveau. Notre Monde n'est donc selon eux qu'un amas d'atomes qui s'étant accrochés ensemble ont formé ainsi toutes les choses qui le composent. Or comme le nombre des atomes qui le composent, et l'espace qui les contient sont infinis, il s'ensuit de là qu'il se peut continuellement former une infinité de mondes, et qu'il s'en détruit de même une autre infinité; les atomes ne faisant autre chose pendant toute l'éternité que de s'accrocher et se décrocher, c'est-à-dire étant éternellement employés à faire des mondes et à les défaire.
Le nombre de philosophes qui ont eu recours à un Etre intelligent pour la formation du Monde est très peu considérable, excepté Anaxagore et ceux qui ont suivi la doctrine de Platon, tous les autres semblent n'en avoir attribué la cause qu'au hasard, ou à la nécessité. Les Platoniciens même peignaient la nécessité avec la divinité, et reconnaissaient également l'une et l'autre pour la cause efficiente du Monde. Voici comment Platon s'explique là-dessus : Dieu a produit, ou pour me servir de ses termes, a engendré le Monde de toute éternité, et en le produisant, il a suivi l'idée ou l'exemplaire parfait qu'il a en lui même de toutes les choses possibles. La matière était avant le Monde, et elle en est la mère de même que Dieu en est le père; ainsi le Monde est la chose engendrée, Dieu est le principe qui engendre, et la matière est la chose dans laquelle le Monde est engendré. L'intelligence et la nécessité sont donc la cause efficiente du Monde, car l'intelligence n'est autre chose que Dieu, et la nécessité est une même chose que la matière.
Il y a de l'obscurité dans ce système qu'il est bon d'éclaircir. Premièrement, on ne comprend pas trop ce qu'il veut dire, que « la matière était avant le Monde », car il est constant qu'il a soutenu que le Monde était éternel. Plato Mundum factum esse censes, adeo sempitarum. Ainsi on ne peut entendre cette priorité de la matière que d'une priorité d'ordre, comme parlent les théologiens, et non d'une priorité de temps. Il n'est guère plus aisé d'expliquer ce qu'il entend, lorsqu'il dit que la matière et la nécessité sont une même chose, et que cette nécessité est la mère du Monde. Il faut pour cela recourir aux Platoniciens qui ont le mieux développé les énigmes de leur maître. Ils nous apprennent que la matière existe nécessairement. D'où il s'ensuit que la matière est une cause nécessaire de l'existence du Monde : car comme dit Plotin, rien n'est plus ridicule que d'assurer que Dieu a fait le Monde pour sa gloire. C'est lui attribuer les défauts, et les vues basses des ouvriers, qui travaillent ou pour l'honneur ou pour le profit.
Anaxagore après avoir établi pour principe de toutes choses la matière éternelle et infinie, suppose que les parties de cette matière qui était auparavant dans la confusion furent débrouillées et arrangées par l'intelligence divine. Les Chaldéens, qui comme nous l'avons dit plus haut assuraient que le Monde était éternel, reconnaissaient néanmoins en même temps que l'ordre et l'arrangement du Monde avait été établi par une Providence divine. Ainsi ils alliaient ensemble deux choses que Platon met depuis dans son système, savoir la formation du Monde avec son éternité; mais l'opinion la plus ancienne et la plus célèbre de l'Antiquité sur l'origine du Monde, est sans contredit celle qui était soutenue dans la théologie allégorique des Egyptiens et des Phéniciens, et que les poètes grecs ont tant chantée dans leurs ouvrages sous le nom de Chaos, c'est-à-dire du mélange des éléments, et de l'assemblage confus des semences de toutes choses, que l'amour sait débrouiller et rendre fécondes. Les anciennes poésies qui nous restent sous le nom d'Orphée font mention de cette fameuse allégorie; Apollonius dans les Argonautes en parle aussi; Hésiode ne l'a pas oubliée dans sa Théogonie quoiqu'il la rapporte d'une manière peu exacte, en faisant produire la Terre avant l'Amour. Le Chaos a été avant toutes choses, ensuite la Terre, le Tartare ténébreux qui est au fond de la Terre, et l'Amour vainqueur des hommes et des Dieux. Du Chaos est sorti Erebe et la Nuit; la Nuit a produit le jour et l'Ether, et Aristophane est celui qui l'a traité avec le plus d'ordre, voici comment il fait parler un de ses choeurs : « Premièrement était le Chaos, la Nuit, l'Erebe, et le Tartare : il n'y avait encore ni terre, ni air, ni ciel, lorsque la Nuit produisit un oeuf dont sortit l'aimable Amour aux ailes d'or, lequel se mêlant avec le Chaos, engendra notre espèce, et c'est ce qui a donné lieu à l'emblème où l'Amour est représenté comme le maître et l'auteur de l'Univers, avec une grande barbe pour marque de son ancienneté. » Et c'est encore par la même raison qu'on appelle Vénus mère de la Nature, et celle qui a débrouillé les éléments. Tout cela ne signifie autre chose chez les Anciens, sinon que l'accord et l'union qui se trouvent entre les choses homogènes, c'est-à-dire de même espèce et de même nature, est la cause de l'existence du Monde, de même que ce qu'ils, les grecs, appelaient la Discorde avait été et pouvait être encore la cause de sa confusion et de sa ruine. Comme les Egyptiens et les Phéniciens étaient dans le système du Chaos sur l'origine du Monde, il n'est pas étonnant que les Juifs leurs voisins l'aient adopté, et que Moïse l'ait inséré dans la Genèse; quoique les Chrétiens qui ont admis la théologie des Juifs, expliquent aujourd'hui ce livre d'une manière différente, et refusent de reconnaître une matière préexistante à la création du Monde. Il y a cependant des philosophes modernes qui veulent et qui admettent la matière préexistante. Voyons quel est le fondement de leur opinion. Rien n'est cependant plus claire et plus sensible que cette, ainsi que nous allons le faire voir.
Premièrement selon eux, l'idée qu'on attache au mot "créer", c'est-à-dire tirer du néant, est une chose nouvelle qui n'a pas d'expressions dans toutes les langues anciennes, soit hébraïques, soit grecques, soit latines. Ils prétendent que ce mot n'a jamais eu une pareille signification, ainsi qu'un savant anglais l'a fort bien observé depuis peu, et créer et faire ont toujours signifié la même chose. Les termes de ces langues auxquelles on a attaché depuis ce sens n'avaient point une signification avant la théologie chrétienne, ainsi que Burnett, ce savant anglais l'a fort bien remarqué, la création, et les termes synonymes de ces mots dans le sens d'aujourd'hui. C'est pourquoi les Septantes ont rendu par le mot hébreu barah, c'est-à-dire, fit, que nous rendons par le mot créa auquel une idée nouvelle a été attachée, c'est-à-dire qu'on explique d'ordinaire les premiers mots de la Genèse : « au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre. Or la Terre était nue et sans ornement ». Cependant deux des plus habiles interprètes de l'Ecriture, Vatable et Grotius, assurent que pour rendre bien la phrase hébraïque, il faut traduire de cette manière : « lorsque Dieu fit le Ciel et la Terre. La Matière était informe », ce qui fait un sens bien différent, et qu'on n'oserait admettre selon un commentateur moderne parce que cela suppose la préexistence de la matière, avant que Dieu l'eut revêtue de la forme qu'elle a présentement. Or on voit donc assez que le Chaos des Anciens est clairement exprimé par ces paroles. La théologie Phénicienne, dit Eusèbe, admet pour principe de toutes choses, un air spiritueux avec le Chaos ténébreux, l'un et l'autre éternels et infinis. L'esprit ou cet air spiritueux se mêlant avec le Chaos, de ce mélange et de cette union fut produit le limon dont toutes les créatures ont été tirées : « l'esprit divin couvant sur le Chaos, nous dit un auteur, Varron, fit éclore le Monde comme d'un oeuf, en séparant les éléments les uns des autres. » On reconnaît là dedans visiblement la préexistence du Chaos avant la formation : on y voit d'une manière sensible l'esprit de Dieu qui au rapport de l'Ecriture Sainte se répandait sur les eaux, c'est-à-dire qu'échauffant l'humidité du Chaos le rendait fécond; on y apprend pourquoi on introduisit autrefois le feu et l'eau dans les cérémonies nuptiales. Les Anciens regardaient le feu et l'eau comme principes de la génération. On y découvre les raisons qu'avaient les Egyptiens, les Phéniciens, et ceux qui étaient initiés aux mystères de Bacchus de représenter le Monde sous la figure d'un oeuf. Enfin, on y est convaincu que cet esprit des Phéniciens et des Juifs n'est autre chose que l'Amour dont parlent les Grecs, de même que l'Erebe et le Tartare de ceux-ci sont clairement désignés par les Ténèbres et les Abîmes dont la Genèse fait mention.
Tout ce que nous venons de rapporter touchant le fameux Chaos dont parlent les Anciens, ne nous donne pas une idée bien claire et bien distincte de leur pensée sur l'origine du Monde. On peut dire qu'ils ont traité énigmatiquement une matière qui d'elle même était déjà très obscure, et qu'ils ont ajouté le voile de l'allégorie aux ténèbres naturelles de la question qu'ils voulaient expliquer. Mais au moins si quelque chose doit s'entendre bien clairement dans leur système, c'est que le Monde n'a jamais été tiré du néant, lorsque les éléments confus se débrouillèrent, la matière dont le monde a été formé subsistait déjà, il n'y eut rien de créé, c'est-à-dire de fait, alors, que la forme nouvelle dont le Monde se revêtit. Ainsi nous pouvons assurer, avec le savant homme, Burnett, que nous avons déjà cité, que la manière dont on explique aujourd'hui la création du Monde a été entièrement inconnue dans l'Antiquité, non seulement aux philosophes, mais encore à toutes les nations, et qu'elle était pour eux absurde et inconcevable.
Les Juifs qui convenaient avec leurs voisins sur la formation du Monde, n'imitèrent pas la réserve et le silence de tous les peuples sur le temps de son commencement. Ils entreprirent de le fixer, ils furent toujours les premiers et les seuls qui osèrent entrer dans le détail de la manière dont Dieu l'avait formé. Leur tradition ne fut pas approuvée de toutes les autres nations : on s'imaginait qu'ils n'avaient parlé de l'origine du Monde que pour s'en donner eux mêmes une plus illustre, en se faisant descendre de certains hommes imaginaires, dont jamais personne avant eux n'avait entendu parler. On se persuada qu'ils ne faisaient remonter l'observation du Sabbat jusqu'à Dieu même, qui ayant fait tout en six jours se reposa le septième, qu'afin d'autoriser et de relever cet usage établi parmi eux, auquel néanmoins les autres nations donnaient une origine très humaine et très commune, et quelques uns même très basse. Enfin tout ce que les Juifs débitaient sur la manière dont le Monde avait été formé, paraissait si puéril et si extravagant que leur crédulité les rendait aussi bien que les Chrétiens qui avaient adopté leur Ecriture, l'objet de la risée. Lorsque Celse, Julien et d'autres ennemis du Christianisme se mettaient sur la question de la création du Monde, leurs railleries ne finissaient point. Il n'y a pas de contes de vieilles si impertinents qu'ils soient, qu'ils ne trouvassent plus raisonnables, que tout ce qu'on lit dans la Genèse; aussi Celse avoue-t-il que les plus censés d'entre les Juifs et les Chrétiens ayant honte d'entendre toutes ces fadaises à la lettre, avaient recours à l'allégorie pour les expliquer.
Nous pouvons donc assurer comme une chose constante que parmi les Anciens, tous ceux qui ont soutenu que le Monde a commencé, ont en même temps reconnu, ou qu'il était extrêmement ancien, ou au moins que les temps qui ont suivi sa formation étaient remplis de tant d'obscurité, et si couverts d'épaisses ténèbres, qu'il était absolument impossible de rien dire de certain sur l'instant de son origine.
Tous ceux qui ont cru le Monde éternel, convaincus que ce qui a toujours été doit nécessairement toujours être, ont assuré qu'il subsisterait éternellement dans l'état où il est, sans jamais souffrir ni corruption ni changement au moins quant à son tout et à ses parties principales. Ce n'est donc que de ceux qui ont soutenu que le Monde a commencé, dont nous avons à parler présentement, puisqu'ils sont les seuls qui aient avancé conséquemment à leurs principes qu'il devait un jour finir.
Pour trouver chez les Anciens quelque chose de positif sur la fin du Monde, il faut d'abord descendre aux philosophes grecs, Manethon et Hercule/Heradée nous apprennent à la vérité que les Egyptiens croient le Monde corruptible, Strabon nous dit la même chose des Gymnosophistes, mais ce sont les Grecs qui les premiers se sont expliqués là-dessus d'une manière claire et décidée. Ceux d'entr'eux qui assuraient que le Monde avait commencé, soutenaient avec la même certitude qu'il finirait un jour. Selon les Atomistes, la cause de sa fin, comme nous l'avons déjà dit, doit être le décrochement des atomes, qui retournant dans leur mouvement confus détruiront toutes les choses qu'ils avaient formées en s'accrochant les uns aux autres. C'est ainsi que Lucrèce en parle suivant l'opinion d'Epicure : « Vous voyez mon cher Memmius, le ciel, la terre, la mer, ces trois vastes corps, de nature et d'espèce si différentes les uns des autres, un jour viendra qu'ils seront détruits, et la machine du monde après avoir durée tant de siècles, s'écroulera et sera entièrement renversée. » Comme ce renversement général de la machine du Monde est une idée qui étonne et frappe heureusement l'imagination, et que par conséquent il fournit une matière favorable aux poètes, ils n'ont pas manqué de le décrire avec force et de le dépeindre vivement quand l'occasion s'en est présentée ; Sénèque et Lucain nous représentent cette ruine de l'univers d'une façon capable d'inspirer l'horreur et l'effroi. Voici comment parle le premier : « ce jour fatal étant arrivé, où les lois par lesquelles le Monde subsiste seront détruites, le pôle austral tombant impétueusement sur la Terre, écrasera les peuples d'Afrique, le pôle arctique fera la même chose aux habitants du nord, le Soleil obscurci ne rendra plus de lumière, les colonnes du Ciel seront renversées et dans leur chute elles entraîneront la perte générale des hommes ; les Dieux mêmes n'en seront point exempts, tout retournera dans le chaos, et la mort terminera le destin de toutes choses»; que deviendra le monde alors!
Lucain ne s'exprime point avec moins de force : « Lorsque les siècles, dit-il, seront parvenus à leur dernière heure, le lien qui unit toutes choses étant rompu, et le Monde étant prêt de retomber dans l'ancien chaos, tous les astres étant confondus ensemble, iront à l'encontre des uns des autres. Ces corps enflammés se précipiteront dans la mer : la Terre rejettera ces eaux loin du rivage, la Lune dédaignant son cours et ses fonctions ordinaires, voudra tenir la place du Soleil, la discorde enfin s'emparant de tout l'univers le renversera de fond en comble. »
Ceux qui étaient dans le système de l'année périodique, et surtout les Stoïciens, ne se contentèrent pas de dire simplement comme les Atomistes que le Monde périrait par la désunion et confusion des parties, ils assurèrent qu'il finirait par le feu, et que l'univers serait détruit par un embrasement général. Cicéron leur attribue ce sentiment en plus d'un endroit, Lucien et Origène disent la même chose ; Sénèque qui a fait tant d'honneur à sa secte stoïque, s'exprime ainsi, sur cet embrasement du Monde : « Lorsque le temps sera venu auquel le Monde doit périr, afin de se renouveler ensuite, les astres se choqueront les uns les autres, les parties de l'univers se détruiront mutuellement, et toute la matière étant enflammée, un même feu confondra et dévorera toutes choses. »
C'est conformément à cette opinion de l'embrasement général, qu'Ovide a dit au commencement de ses Métamorphoses : « Il est écrit dans le Livre du Destin, qu'il viendra un temps où la terre, la mer, et les cieux s'enflammeront, et où la pesante machine du Monde sera renversée. »
L'empereur Tibère qui au rapport de Dion, avait toujours ces paroles dans la bouche, ancien vers grec dont le sens est : « Quand je serai mort que la Terre s'embrase », faisait sans doute allusion au feu par lequel le Monde devait périr. Le même Lucain que nous venons de citer, assure dans un autre endroit, qu'un feu commun est destiné à la destruction de l'univers, et que rien n'échappera à la fureur des flammes, lorsqu'un jour le ciel et la terre confondus s'embraseront.
Stace/Stale et Properce ont fait aussi mention de la ruine de l'univers, mais comme ils se sont expliqués en peu de mots, on ne sait s'ils l'ont entendue à la manière des Epicuriens ou des Stoïciens. Ceux-ci, au reste, ne sont pas les premiers qui ont cru que le Monde périrait par le feu. Héraclite et Empédocle l'avaient soutenu avant eux ; et la même chose se trouvait contenue dans les ouvrages d'Hésiode, et ceux d'Orphée, ainsi que Plutarque nous l'apprend.
Quoique l'opinion de l'embrasement de l'univers soit de celles dont l'origine se perd dans l'Antiquité, nous pouvons néanmoins assurer que les peuples chez lesquels elle paraît le plus essentiellement établie, sont les Syriens et les Phéniciens. Le philosophe Zénon, prince des Stoïciens, était originaire de Phénicie, on sait que cette doctrine était toute commune en Syrie au temps de l'établissement de l'Evangile. Celse la regardait dès lors comme une opinion très commune ; et ce que Josèphe rapporte ne nous permet pas d'en douter : cet historien nous dit que les enfants de Seth fils d'Adam, ayant appris de leur père et de leur aïeul, que le Monde périrait par l'eau et par le feu, et voulant transmettre à la postérité la connaissance de ces choses, ils les gravèrent sur deux colonnes qu'ils bâtirent, dont l'une était de brique, et l'autre de pierre, afin que s'il arrivait que le déluge ruinât la colonne de brique, celle de pierre pût résister à la violence de l'eau, et conserver ainsi la mémoire de ce qu'ils y avaient écrit ; et on assure, dit-il ensuite, que cette colonne de pierre se voit encore aujourd'hui dans la Syrie. Il y avait de la simplicité à croire que cette colonne qu'on voit en Syrie, fût l'ouvrage des enfants de Seth, mais on ne peut néanmoins s'empêcher d'être convaincu par le récit de Josèphe, que la doctrine de l'embrasement de l'univers n'eut chez les Syriens une très grande antiquité.
Les Stoïciens, uniquement occupés du règlement des murs, étaient d'une ignorance grossière sur la physique, ils croyaient, à la vérité, comme les autres philosophes que les étoiles étaient des corps de feu, mais ils avaient en même temps une opinion ridicule qui leur était particulière. Ils s'imaginaient que ce feu des étoiles s'entretenait et se nourrissait des vapeurs qui s'élèvent de la terre, de la mer, et des eaux ; et sur ce principe ils fondaient la cause de l'embrasement de l'univers, car ils assuraient qu'après une longue suite d'années, la substance humide des eaux étant desséchée et la Terre se trouvant à la fin épuisée, aride, et hors d'état de fournir d'avantage à la nourriture des astres, à cause de son aridité, le feu se mettra partout, et consommera toutes choses.
Berose ramenant tout à l'astrologie judiciaire, selon la coutume des Chaldéens, soutenait que la cause de l'embrasement du Monde serait la conjonction des planètes dans le signe du Cancer, de même que selon lui le déluge avait autrefois été causé par la conjonction des mêmes planètes dans le signe du Capricorne. Il n'y a point d'apparence que ni les Syriens, ni les Phéniciens, ni ceux qui ont assuré les premiers que le Monde périrait par le feu, quels qu'ils soient, en aient donné une autre raison, qu'une opinion toute simple et toute naturelle.
On a toujours cru dans toute l'Antiquité qu'à la fin du Monde le ciel et la terre se confondraient ; Jésus-Christ dit positivement que les étoiles tomberaient du ciel ; c'était l'opinion commune ; et il ne faut point chercher d'autre cause d'un embrasement général que le mélange du ciel et de la terre. Quoique les Anciens ne donnassent point aux étoiles leur juste grandeur, ils les concevaient néanmoins comme de vastes corps enflammés, et ils ne pouvaient apparemment s'imaginer qu'elles dussent être sur la Terre sans l'embraser en même temps et la réduire en cendres.
Si le temps précis de la formation du Monde a toujours été regardé comme une chose qu'il était impossible de découvrir, on n'a pas jugé qu'il y eut moins d'impossibilité de connaître sa durée, et l'instant de sa fin. Il n'y a rien dans toute l'Antiquité païenne, qui nous puisse faire juger, que jamais on se soit avisé de prescrire le temps auquel le Monde a commencé, ni celui auquel il doit finir. Les Juifs qu'on accusait d'avoir fixé l'origine du Monde, afin de s'en donner à eux-mêmes une plus illustre, communiquèrent cet esprit de vanité aux premiers chrétiens. Ceux-ci à l'imitation des autres, prescrivirent des bornes à la durée du Monde ; dont les juifs avaient désignés les moments du commencement et ils assurèrent, malheureusement pour eux, que sa dernière heure était prochaine, ils joignirent à cette prophétie mal hasardée, une autre imagination, et comme pour se distinguer d'une manière éclatante des autres hommes, ils imaginèrent le règne de mille ans, pendant lesquels ils devaient vivre et régner avec Jésus-Christ sur la Terre dans l'abondance et dans les plaisirs. Les Juifs avaient fait remonter l'origine de l'observation du Sabbat jusqu'à la première semaine du monde. Les premiers Chrétiens judaïsants poussèrent cette observation par delà même la fin du Monde. Ils assurèrent que le Monde durerait autant de milliers d'années que Dieu avait été de jours à le former, c'est-à-dire qu'il durerait six mille ans ; qu'au bout de ce temps Jésus-Christ descendrait sur la Terre, rassemblerait ses élus, et célébrerait avec eux le grand Sabbat pendant mille autres années, après quoi il les ferait entrer dans les biens ineffables de l'éternité.
Cette opinion de la durée sabbatique du Monde, et du règne de mille ans, était si commune, ou pour mieux dire, si générale parmi les premiers chrétiens, qu'il est étonnant comment ceux qui vinrent ensuite osèrent la rejeter. Eusèbe dit que Papyas, évêque de Hiéraple, et disciple des disciples des Apôtres en était l'auteur : cependant on ne peut point douter que les Apôtres mêmes ne l'eussent établie, et qu'elle ne fût aussi ancienne que le Christianisme. Le même Eusèbe nous apprend que Papyas avait grand soin de s'informer de tout ce que les Apôtres avaient enseigné, toutes les fois qu'il rencontrait quelques uns qui les eut vus. Et Saint Irénée disciple des disciples des Apôtres, aussi bien que Papyas, est dans la même opinion que lui sur le règne de mille ans, et dit très positivement que tous les vieillards qui avaient vu Saint Jean l'Evangéliste, assuraient qu'ils lui avaient souvent ouï dire que Jésus-Christ parlait ainsi : « Dans ces jours heureux chaque vigne produira dix mille grappes, chaque grappe dix mille grains » ; après quoi il s'étend d'une manière puérile sur le détail de la multiplication des fruits, par où il paraît en passant que les premiers chrétiens avaient une idée assez charnelle de ce règne de Jésus-Christ sur la Terre. Quelques uns se sont même expliqués encore plus grossièrement, car ils ont soutenu qu'on se marierait, et qu'on engendrerait des enfants pendant tout ce temps là.
Mais comme ce n'est point ici le lieu d'examiner plus à fond cette question du règne terrestre de Jésus-Christ, il suffit de dire que les chrétiens des premiers siècles sortis, la plupart, d'entre les Juifs, et par conséquent prévenus d'un respect superstitieux pour l'observation du Sabbat, croyaient que le Monde ne durerait que six mille ans, au bout desquels arriverait l'embrasement du ciel et de la terre. Et comme ils suivaient la chronologie des Septantes, suivant laquelle le Monde avait déjà duré cinq mille sept à cinq mille huit cents ans, ils s'imaginèrent que la fin n'était pas éloignée. Voilà pourquoi ils attribuaient les mortalités et les calamités publiques à la vieillesse du Monde, qui, selon l'expression de Saint Cyprien, n'avait plus la même vigueur qu'autrefois, et était tombé dans la caducité. Ils étaient continuellement dans l'attente de l'Antéchrist, et dans l'appréhension des malheurs que cet ennemi de Dieu doit causer à l'Eglise. Tertulien disait que les chrétiens priaient pour la durée de l'empire romain, parce que sachant certainement que le Monde finirait avec cet empire, ils voulaient éloigner par leurs prières les maux dont les hommes étaient menacés à la fin du Monde. Nous devons ajouter avant de finir ce chapitre que les premiers chrétiens n'étaient point dans l'opinion que le Monde dût jamais retomber dans le néant. Ils croyaient que l'embrasement général le purifierait seulement et changerait sa forme sans anéantir la matière.
Ils espéraient que Dieu formerait ensuite un nouveau ciel, et une nouvelle terre, où ils habiteraient éternellement ; et ils s'étaient fondés en cela sur quantité de passages de l'Ecriture Sainte ; « j'ai vu , dit Isaïe, trois nouveaux cieux, et une nouvele terre », et dans l'Apocalypse il écrit : « j'ai vu un nouveau ciel, et une nouvelle terre, car le premier ciel, et la première terre s'en étaient allés », et on lit dans Saint-Pierre les paroles suivantes : « nous attendons de nouveaux cieux, et une nouvelle terre, en vertu des promesses de celui en qui la vérité réside. »
Saint Jérôme accuse Origène d'avoir crû qu'il y avait un nombre infini de mondes, non à la manière des Epicuriens qui en admettaient une infinité à la fois, mais successivement et l'un après l'autre.
Origène paraît supposer la préexistence de la matière dans une de ses homélies et dans ses principes. Il dit formellement que le Monde ne sera point anéanti, et qu'il changera seulement de forme.
Saint Augustin qui vivait dans un siècle où la doctrine de l'Eglise était déjà très épurée, n'avait point une autre opinion. C'est ainsi qu'il s'explique : « Le Monde finira, non pas d'une destruction entière, mais seulement par un changement de sa forme, c'est pourquoi l'Apôtre a dit, la figure de ce monde passe. Il n'y aura donc que la figure ou la forme du Monde qui passera, et sa substance ne passera point. »
Ainsi il faut conclure que les Chrétiens mêmes qui soutenaient que le Monde avait été autrefois tiré du néant, convenaient cependant avec les païens qu'il ne serait jamais anéanti.
Nous avons vu dans le premier chapitre quelle était la pensée des Anciens sur la place que la Terre occupe dans le monde ; l'amour propre qui ramène ordinairement tout à soi ayant fait croire aux hommes que le Soleil, la Lune, les étoiles et généralement toutes choses avaient été formées pour eux. Sur ce principe ils ont regardé la Terre qui les soutient comme la plus noble partie de l'univers ; ils l'ont placée au centre du Monde comme dans le lieu le plus honorable, et les sens s'accordant avec la manière de penser, leurs yeux les ont entretenus dans une opinion qui flattait leur vanité. Ainsi non seulement les Egyptiens, les Chaldéens, les Lybiens et les autres anciens astronomes, mais même si l'on en excepte quelques philosophes grecs, on peut dire généralement que tous les hommes dans tous ces temps ont cru que la Terre occupait le centre du monde, quoique quelques uns, par un goût particulier pour la figure conique qu'ils regardaient comme la plus parfaite, aient assuré que le Monde avait cette figure, il est néanmoins très certain qu'on a toujours cru le Monde sphérique : le mouvement circulaire des astres ne permettait point aux Anciens d'être dans une autre opinion, ou du moins la figure sphérique est celle qu'on lui a communément attribuée, comme s'accordant le mieux avec les observations, et convenant d'ailleurs aux allégoristes qui trouvaient dans cette figure des propriétés et des perfections qui n'étaient point dans les autres. On ne peut point douter que les premiers hommes jugeant de la figure de la Terre, par celle du pays qui les environnait, et ne poussant point encore leur raisonnement plus loin que la portée de leur vue, n'aient cru que la Terre était d'une figure plate et ronde, à peu près comme une table ; les sens nous portent naturellement à penser ainsi : c'était l'opinion d'Homère et de tous les anciens poètes, ainsi que l'a observé Geminus. Et la plupart des hommes penseraient encore aujourd'hui de cette manière s'ils n'entendaient dire le contraire. On est sorti de très bonne heure de cette erreur, et quoique Hérodote semble désapprouver ceux qui parlaient là-dessus d'une manière décidée, le premier fruit cependant qu'on a tiré des observations astronomiques, a été de donner en particulier à la Terre la même forme qu'on donnait à l'univers en général, c'est-à-dire la figure sphérique ; on concevait donc la Terre comme un vaste globe immobile, placé au centre du monde et entouré d'un arc immense, au-dessus duquel roulaient les huit sphères célestes. C'est ainsi que les Egyptiens, les Chaldéens, les Lybiens, et les autres qui se sont appliqués les premiers à connaître la structure de l'univers, ont pensé en général sur la figure de la Terre.
Pour ce qui regarde plus particulièrement la superficie du globe terrestre, c'est-à-dire la situation différente des terres, des mers, des continents et des îles, la difficulté du commerce d'une région à l'autre, et l'art de la navigation non encore perfectionné, ont laissé là-dessus dans une extrême ignorance les hommes qui nous ont précédé. C'est aux derniers siècles que la connaissance de ces choses était réservée. Nous avons depuis 200 ans fait plus de découvertes dans la géographie que nos ancêtres n'en avaient faites en 6 000 : quoiqu'on n'ait point encore poussé cette science à son plus haut point de perfection, à en juger néanmoins par le progrès étonnant qu'on y a fait en si peu de temps. Nous pouvons nous flatter que la curiosité de nos voyageurs et l'habileté de nos pilotes, les faisant bientôt pénétrer jusqu'aux lieux de la Terre qui paraissent les plus inaccessibles, ne laisseront pas à la postérité d'autres soins que ceux de jouir de leurs travaux, et de profiter de leurs découvertes.
Les Anciens divisent le globe terrestre en cinq zones, ou cinq parties comprises entre les deux pôles, ainsi que nous avons fait depuis : ils donnaient à ces zones les mêmes noms que nous leur donnons encore aujourd'hui, de ces cinq zones, ils en croyaient seulement deux habitées, le froid excessif et l'extrême chaleur rendant les autres inhabitables.
C'est ainsi que parlent plusieurs célèbres auteurs, Cicéron, Virgile, Ovide, Strabon, Mela, Pline, et sans un passage de Geminus, nous pourrions dire hautement que c'était le sentiment général de tous les Anciens : cet auteur soutient dans les éléments d'astronomie que la zone torride n'est point inhabitable, parce que, dit-il, on a déjà découvert plusieurs pays sous cette zone qu'on a trouvé habités. Et il nous apprend au même endroit que Polybe avait fait un livre, où il prouvait qu'il devait faire moins chaud directement sous la ligne qu'aux extrémités de la zone torride ; ce qu'il confirmait par le témoignage de plusieurs personnes qui avaient pénétré jusque là.
Pour ce qui est des zones froides toute l'Antiquité les a généralement cru inhabitables. Ce n'est que par la connaissance que les Anciens avaient de la figure sphérique de la Terre, qu'ils croyaient que la zone tempérée méridionale pouvait être habitée, ils savaient que cette zone étant à une même distance de l'équateur que la zone septentrionale qu'ils habitaient, on y devait par conséquent jouir d'une température d'air toute semblable ; et cela leur faisait juger que l'une de ces zones étant habitée, l'autre pouvait l'être aussi. Enfin ils n'avaient aucune certitude, et ce n'est que par conjecture et par vraisemblance qu'ils étaient dans cette opinion, à peu près comme ces philosophes qui soutenaient qu'il y avait des habitants dans la Lune. C'est une chose constante que les Anciens n'ont jamais eu aucune connaissance des pays situés par delà la ligne. Ils n'avaient aucun commerce avec les habitants de ces pays, et ils ne croyaient pas même qu'il fût possible d'en avoir aucun : quand nous parlons des habitants de la zone australe, dit Geminus, ce n'est pas comme assurant certainement que cette zone soit habitée, mais comme supposant seulement qu'elle peut l'être, car nous n'avons jamais rien appris touchant cette zone.
Cicéron parle encore plus positivement : « vous voyez, dit-il, la Terre comme entourée de cinq zones, desquelles il n'y en a que deux habitées ; et les hommes qui habitent la méridionale sont d'une race qui n'a rien de commun avec nous autres, et dans un autre endroit il dit que cette zone nous est entièrement inconnue. »
Pline dit la même chose en parlant des zones tempérées : les deux zones habitées sont inaccessibles l'une à l'autre, à cause de l'ardeur du Soleil, qui brûle celles dont elles sont séparées. Macrobe s'étend là-dessus davantage, et assure que ceux qui habitent les deux zones tempérées n'ont jamais eu aucun commerce ensemble, et qu'il est impossible qu'ils en aient à cause de la chaleur excessive qui les sépare les uns des autres : outre l'extrême ardeur du Soleil, les Anciens avaient une autre raison pour croire que ces zones tempérées étaient inaccessibles l'une à l'autre. Ils étaient dans l'opinion que l'océan entourait toute la Terre, et s'étendait sous la ligne, de l'orient à l'occident, il partageait comme en deux, le globe de la terre, divisant ainsi les deux zones tempérées. Voilà pourquoi, selon Geminus, Homère, et les anciens poètes, le Soleil s'élevait de l'océan et s'y couchait. Les prêtres d'Egypte assuraient que le Nil tirait sa source de l'océan qui entoure toute la Terre. Ovide nous dit que Vulcain avait gravé sur les portes du palais du soleil, l'océan qui entourait toute la Terre se divise en deux parties égale, Horace appelle L'Océan, Oceanus circum vagus. Horace l'appelle du nom d'environnant, et pour la même raison, Cicéron, et Strabon, assure que la terre habitée de nous est une île; les premiers chrétiens n'étaient point dans une autre opinion, Saint-Clément appelle les pays situés sous la zone australe, tempérés.
Les mondes qui sont au-delà de l'Océan, Origène dit à propos de cela, que Saint Clément a fait mention de ceux que les Grecs nomment Antichtones qui habitent un endroit de la Terre entre lequel, et celui que nous habitons, il ne peut y avoir aucune communication : Saint Augustin confondant sous le nom d'Antipodes, les Anticthones et les Antipodes, était si persuadé que les deux zones tempérées étaient incommunicables entre elles, qu'il soutenait que la zone australe n'était point habitée, parce que les habitants ne seraient point descendus d'Adam : car, dit ce Père, il est absurde de croire que les hommes aient pu traverser l'immensité de l'océan. Enfin les Stoïciens donnaient une raison physique de ce que l'océan s'étendait ainsi sous l'équateur : nous avons dit que ces philosophes croyaient sottement que le feu des astres se nourrissait des vapeurs et des exhalaisons du globe de la terre; et aussi selon eux le Soleil , la Lune, et les autres planètes ne s'écartaient point de la ligne, afin d'être toujours à portée de recevoir la nourriture que l'océan leur fournissait ; par la même raison qui faisait croire qu'il y avait des Anticthones, c'est-à-dire des habitants sous la zone australe de notre hémisphère. On jugeait qu'il pouvait y avoir aussi des Antipodes, c'est-à-dire des habitants sous la même zone que nous dans l'autre hémisphère. La figure sphérique de la Terre faisait conjecturer l'un et l'autre, mais il n'y en avait aucune certitude. Les Pythagoriciens croyaient qu'il y avait des Antipodes ; les Stoïciens pensaient la même chose ; Pline n'ose la décider. Et il est certain qu'on en parlait encore avec plus de réserve que l'on ne faisait des Antichtones. Les premiers Chrétiens qui trouvaient que cette opinion ne s'accordait point avec l'Ecriture, la regardaient comme une rêverie des philosophes, c'est de cette sorte que s'explique Saint-Augustin sur cette opinion. On sait que Saint Vigile, évêque de Strasbourg, fut autrefois excommunié par le Pape Zacharie pour l'avoir soutenue, et quiconque eut été de ce sentiment avant la découverte de l'Amérique, n'eut pas manqué d'être regardé comme un hérétique. On ne connaissait donc autrefois qu'une partie de la Terre comprise sous la zone tempérée septentrionale ; encore il s'en fallait de beaucoup que tous les pays compris sous cette zone fussent connus. Quoique nous n'ayons pas dessein d'entrer dans le détail de la géographie ancienne, il sera bon cependant d'en dire quelque chose, afin d'en donner au moins une idée générale.
Les Anciens divisaient la Terre connue de leur temps en trois parties, qu'ils nommaient Europe, Asie et Lybie ou Afrique : on ne sait pas les raisons qui ont fait autrefois nommer ainsi ces trois parties du Monde. Hérodote nous dit là-dessus qu'on ne nous débitait que des fables, et il l'en faut croire : ces mêmes noms sont restés depuis, avec cette différence que nous les donnons aujourd'hui à des pays beaucoup plus étendus. Du temps de Géminus tout ce qu'on connaissait de la Terre occupait un espace deux fois plus long que large, et comprenait environ les deux tiers de l'Europe. Le tiers de l'Afrique et à peu près le quart de l'Asie, selon notre géographie moderne. En Europe, l'Espagne, les Gaules, l'Italie, l'Allemagne jusqu'à l'Elbe, la Hongrie, quelque chose de la Pologne et de la Lithuanie, la Thrace, la Macédoine, et la Grèce que nous appelons Turquie en Europe, étaient connues aux Anciens : nous pouvons y ajouter les îles britanniques, quoique Dion nous apprenne que ce fût seulement sous l'empire de Sévère qu'il fût pleinement avéré que la Grande Bretagne était une île : les sentiments ayant toujours été partagés là-dessus, jusqu'à ce temps là. Au rapport de cet historien, l'île de Thulé qu'on croit aujourd'hui TilentlTilens et la plus septentrionale des Orcades, était pour les Anciens l'extrémité du Monde. L'Islande que quelques uns ont pris mal à propos pour l'ancienne Thulé leur était inconnue, aussi bien que la Scandinavie : tout le nord d'Allemagne, la plus grande partie de la Pologne, et toute la Moscovie. Ils ne connaissaient que le côté septentrional de l'Afrique sous le nom de Numidie, des deux Mauritanies, de la Lybie Sircanique/arcanique et de l'Egypte, qui sont les pays qui s'étendent depuis le Maroc jusqu'à la Mer Rouge. Ils appelaient Garamantes les peuples qui étaient au midi de la Mauritanie et de la Numidie, et Ethiopiens tous ceux qui habitaient au midi de la Lybie et de l'Egypte, et qui occupaient tout le reste de l'Afrique. Dans l'Asie tous les petits royaumes compris aujourd'hui sous le nom de Turquie en Asie leur étaient connus, aussi bien que la Colchide, située entre le Pont Euxin et la Mer Caspienne, l'Arabie, la Perse, et une petite partie de l'Indolstan. Si on pouvait ajouter quelque foi à ce que les historiens ont dit d'Alexandre, on croirait que ce Prince avait pénétré jusqu'au Gange ainsi que Bacchus avait fait avant lui, mais il n'y a guère d'apparence qu'il ait poussé si loin ses conquêtes. De la manière dont tous les historiens ont parlé de ce fleuve, on voit clairement qu'ils n'en ont jamais bien connu le cours ni la situation, quoiqu'il en soit, il est certain qu'ils n'avaient qu'une notion très confuse des pays situés au-delà de l'Indus, et n'en avaient aucune de ceux qui sont situés au-delà du Gange.
Les Anciens donnaient à tous ces habitants des pays qui leur étaient inconnus, les noms généraux d'Indiens, de Scythes, d'Hyperboréens et d'Ethiopiens. Ils comprenaient sous le nom d'Indiens ceux qui habitaient aux environs et au-delà de l'Indus, et généralement tous les peuples orientaux de l'Asie. Ils appelaient Scythes ceux qui étaient au-dessous du Pont Euxin et de la Mer Caspienne, et qui occupaient tout le nord de l'Asie. Les Hyperboréens étaient les habitants de l'Allemagne septentrionale, de la Pologne et de la Moscovie, et enfin sous le nom d'Ethiopiens étaient compris tous les peuples méridionaux de l'Afrique, depuis environ le 2ème degré de latitude septentrionale jusqu'au 25ème degré de latitude méridionale. On ne peut faire aucun fond sur ce qu'on lit aujourd'hui dans les Anciens au sujet de leur île Trapobane/Taprobane, que quelques uns assez légèrement ont cru l'île de Ceylan, et d'autres avec encore moins de fondement la grande île de Sumatra. Il n'est pas impossible que quelques vaisseaux aient été autrefois poussés sur les côtes de ces îles, mais on n'en a aucune certitude, on n'y voit pas même beaucoup d'apparence. Nearque et Ostesicrite/Onesicrile, amiraux d'Alexandre, s'embarquèrent par ordre de ce Prince et revinrent quelques temps après avec une relation de leur voyage toute remplie de fables, ainsi que Strabon le leur reproche ; et cependant sur leur témoignage et sur celui d'un certain Ïambule, dont la relation paraît encore plus extravagante, on prétend fonder aujourd'hui quelque chose de certain sur l'île de Taprobane, qui ne peut raisonnablement passer que pour un pays imaginaire, aussi bien que les îles Fortunées si célèbres dans l'Antiquité. A ce que je viens de dire sur la géographie des Anciens, je dois ajouter qu'ils avaient comme nous l'usage des cartes géographiques sur lesquelles ils décrivaient les pays qui leur étaient connus : Anaximandre, disciple de Thalès, est fameux par sa sphère, et par sa carte générale de la Terre : Eratosthène corrigea depuis cette carte d'Anaximandre qui était très fautive et très imparfaite. Et Hyparque corrigea celle d'Eratosthène. On sait ce que Socrate dit un jour à Alcibiade, orgueilleux de ses terres et de leur étendue : ce philosophe présentant à son disciple une carte du Monde, lui dit de montrer sur cette carte la Grèce et l'Afrique. Ce qu'Alcibiade ayant fait, Socrate lui dit d'indiquer ses terres dans l'Attique ; mais Alcibiade ayant réparti que ses terres n'étaient point assez considérables pour être marquées sur la carte , Socrate lui répliqua puisque vos terres quoique très étendues ne peuvent pas même trouver de place dans une carte, jugez de celle que vous devez occuper dans le Monde, vous qui n'êtes qu'un homme : Florus dit au commencement de son Abrégé, qu'il va imiter ceux qui ont coutume de représenter tous les pays de la Terre sur une petite carte, en renfermant toute l'histoire, en rapportant beaucoup de chose en peu de mots. Plutarque au commencement de la vie de Thésée, compare aussi l'histoire en général à une carte de géographie, et Properce nous dit qu'il était obligé d'apprendre la situation des diverses parties du globe sur une carte où elles étaient marquées.
Varron nous apprend qu'il trouva Lucius C.Tondanus son beau-père qui regardait avec quelqu'un d'autre une carte d'Italie qu'on avait gravée sur la muraille. Il est donc indubitable que les Anciens avaient comme nous l'usage des cartes, tant générales que particulières. Celles-ci pouvaient être assez exactement faites , mais à l'égard des autres elles contenaient certainement ou beaucoup de vide ou beaucoup d'imaginaire et de frauduleux. Le peu d'habileté qu'ils avaient dans l'art de naviguer, qu'on peut nommer l'âme du commerce et la source de la connaissance des pays lointains, était pour eux un obstacle insurmontable à la découverte des pays éloignés de ceux qu'ils habitaient. On félicitait les premiers empereurs chrétiens sur ce que leurs vaisseaux avaient osé naviguer sur l'océan pendant l'hiver ; on attribuait cela à une protection toute particulière de Dieu, qui récompensait leur zèle pour la propagation du Christianisme, et on regardait cette entreprise comme une chose merveilleuse qui n'avait jamais eu d'exemple, et qui n'en aurait jamais, c'est de la sorte que s'en explique Syrmius. Il n'est pas étonnant que les Anciens aient toujours parlé de l'océan avec la même emphase à peu près qu'ils parlaient du fleuve Stix ou de l'Achéron. Il n'y a pas encore 300 ans que nos navigateurs osaient à peine s'écarter de ses bords. Enfin nous pouvons légitimement croire que si l'invention de la boussole n'eut perfectionné l'art de la navigation, nous serions encore aujourd'hui, sur ce qui regarde la plus grande partie des pays de la Terre, dans la même ignorance où sont restés si longtemps les hommes qui nous ont précédé.
Vidi ego quod fuavat (sic) quondam solidissima tollure (sic).
Esse fretum vidi factas ex oequore terras.
Ainsi qu'Ovide fait dire à Pythagore dans Les Métamorphoses, ce qui était précedemment une terre très ferme, devenir mer, et au contraire des terres sortir du sein de la mer. « Nous savons, dit Apulée, que des continents sont devenus des îles, et que des îles sont devenues des continents. »
Les prêtres d'Héliopolis les plus savants de l'Egypte, assuraient que l'Egypte avait été autrefois couverte de la mer : Hérodote avait eu la même opinion touchant plusieurs pays ; comme les campagnes d'Ilium, de Leuthrane, d'Ephe, et la plaine qu'arrose le Méandre. C'est une pensée de Sénèque qu'un auteur moderne n'a point entendue, lorsqu'il fait dire au poète d'un ton prophétique, qu'on découvrirait un jour le nouveau Monde.
Venient annis
Saecula seris quibus Oceanus vincula rerum
Laxet et ingens pateat tellus Thetysque nouos detergat orbes
Nec sit terris ultima Thule [Médée, v. 374-379]
Sénèque ne veut dire autre chose par là, sinon que quelque jour la mer se retirant des pays qu'elle couvre aujourd'hui, fera apparaître de nouvelles terres, et qu'ainsi Thulé ne sera plus l'extrémité du Monde. Enfin Pline fait une longue et exacte énumération des terres dont la mer s'est retirée ; de celles qu'elle a couvertes, des îles qui ont paru de nouveau, et de celles qui ont été jointes à la terre ferme.
Nous avons déjà vu ce que les Stoïciens et quelques autres ont dit de l'embrasement général du Monde, qui devait un jour confondre la Terre et les Cieux. Examinons présentement ce que pensaient de certains embrasements particuliers auxquels la Terre était sujette, selon ceux mêmes qui la croyaient éternelle, et qui soutenaient qu'elle ne serait jamais détruite. Ces embrasements particuliers étaient à peu près semblables à ceux que nous voyons aujourd'hui, dans les pays remplis de soufre et de bitume qui s'enflammaient aisément, comme sont encore à présent l'Etna, le Vésuve, et les autres qui vomissaient des feux et des cendres il y a deux ou trois mille ans, comme ils en vomissent encore de notre temps. Les tremblements de terre causés comme on le croit par ces flux souterrains n'étaient pas autrefois plus terribles que celui qui dans le siècle passé aplanît les montagnes et fit disparaître les rivières du Japon, ni plus fréquent que ceux qui désolent souvent l'Italie, la Sicile, l'île Ténériffe et tant d'autres pays : enfin tout ce que les Anciens disaient des embrasements particuliers de la Terre, était fondé sur les accidents ordinaires et naturels, auxquels ils la croyaient naturellement sujette. Platon nous apprend que la fable de Phaëton tirait son origine d'un pareil incendie, qui consuma une assez grande étendue de pays ; Strabon pensait de même que Platon, et voulait comme lui donner une origine naturelle aux fables, lorsqu'il assurait en parlant de l'incendie de Sodome et de Gomorhe, qu'il n'était pas extraordinaire que ces villes eussent été autrefois consumées par le feu, puisque le pays où elles étaient situées se trouvait rempli de soufre, de bitume, et d'autres matières inflammables.
La fable de l'embrasement de Phaëton passait assez communément chez les Anciens pour être fondée sur quelque événement réel. Apulée en faisant l'énumération des accidents fâcheux auxquels la Terre est sujette, n'oublie pas d'en parler, et nous dit que cet embrasement était arrivé selon l'opinion de quelques uns dans les pays orientaux. Les Chrétiens même, semblaient convenir de la vérité de cet événement, et s'en prévalaient pour montrer qu'il était arrivé de plus grands malheurs aux hommes avant l'établissement du Christianisme, que depuis son établissement. C'est ainsi que parle Arnobe : « Quand est-ce, dit-il, que les déluges ont fait périr le genre humain, n'est-ce point avant nous ? Quand est-ce que le Monde embrasé a été réduit en cendres, n'est-ce point avant nous ? »
L'embrasement de Phaëton est le seul accident de cette nature dont les Anciens aient fait mention en particulier, ils n'ont parlé des autres qu'en général, auxquels ils ont cru la Terre sujette dans tous les temps ; mais il n'en est pas de même des déluges et des inondations. L'Antiquité nous en fournit plusieurs exemples que nous avons recueillis avec beaucoup de soin, et dont nous allons faire un rapport exact.
Premièrement, pour ce qui est du déluge universel, le plus savant père de l'Eglise convient qu'un événement si considérable a été entièrement inconnu aux historiens grecs et latins.
Josèphe nous assure que Bérose chaldéen, Nicolas de Damas, et Jérôme l'Egyptien en avaient parlé à peu près de même que Moïse. Il n'est pas étonnant que Bérose et les autres qui vivaient en Orient sous l'empire des Macédoniens, dans un temps et dans un pays où les Juifs étaient si connus, aient inséré dans leurs histoires ce que les livres des Juifs contenaient là-dessus : le passage que Josèphe cite de Bérose fait mention des restes de l'Arche qu'on voyait encore sur une montagne d'Arménie, et dont on emportait des morceaux qui servaient de préservatifs. On est encore aujourd'hui dans cette opinion touchant les restes de l'Arche ; mais nos voyageurs les plus sensés conviennent que c'est une fable ridicule ; le mont Ararath sur lequel on dit que l'Arche s'est arrêtée, est en tout temps couvert de neiges, et tellement inaccessible qu'on n'a jamais pu parvenir jusqu'à la moitié de la hauteur. Au reste, les habitants du pays ont une tradition au sujet de cette montagne, qui ne s'accorde pas tout-à-fait à ce que disent les Juifs, car ils assurent que Noé s'y sauva avec 79 personnes, et que le bourg Tamarin situé au pied de cette montagne, a tiré son nom qui signifie en arabe 80; de ces 80 personnes qui sont sorties de l'Arche et qui s'établirent en ce lieu.
Mais pour en revenir au déluge universel, il est étonnant que les Grecs qui saisissaient si aisément tout ce qui tenait du merveilleux, et que les Romains qui savaient si bien démêler la vérité d'avec les fables, n'en aient jamais parlé : nous pouvons même ajouter qu'il est inconcevable qu'un événement si terrible ait pu se passer de la mémoire des hommes qui en étaient échappés et de celle de leur postérité à un point que ni les Indiens, ni les Chinois, ni tous les peuples de l'Amérique qui doivent, suivant l'histoire des juifs, en être tous descendants, n'en aient point conservé la moindre notion. Et nous comprendrons encore moins que dans les temps les plus reculés, une chose qui intéressait également tout le genre humain, hors les habitants d'un petit canton de la Terre, qui se trouvent dans les traductions d'aucun pays et d'anciennes nations, hors celle des juifs et des chrétiens qui sont sortis les premiers; ait été généralement inconnue au reste des hommes.
Venons-en à présent aux déluges particuliers dont l'histoire fait mention : si la chronologie des Egyptiens avait quelque certitude, nous pourrions assurer que celui qui arriva sous le règne d'Osiris, est le plus ancien dont on a parlé dans l'Antiquité. Osiris, roi d'Egypte, qui vivait plus de vingt mille ans avant Alexandre, étant allé faire des conquêtes par toute la Terre, pendant son absence il y eût une inondation qui submergea une partie de l'Egypte. Le même historien nous apprend que les habitants de l'île de Samothrace, assuraient qu'il s'était fait un déluge chez eux antérieur à tous les autres déluges, que ceux qui échappèrent se retirèrent sur les lieux les plus élevés de l'île, et que là ils firent des vux au Ciel ; qu'ensuite les eaux s'écoulèrent, et que pour marque de reconnaissance, ils dressèrent des autels où ils ont toujours offert des sacrifices. Ce déluge avait été causé, selon eux, par un débordement du Pont Euxin dans l'Hellespont, qui inonda une partie de l'Asie maritime.
Le déluge qui arriva dans la Grèce au temps d'Ogygès est si ancien, qu'on l'a toujours regardé comme un événement qui touchait au temps fabuleux, et dont il était impossible de donner la date : Varron l'avait choisie comme l'époque la plus reculée, où il fut possible de remonter. Saint Augustin dit particulièrement que les historiens ne conviennent en aucune manière du temps qu' Ogygès a vécu : mais les chronologistes chrétiens postérieurs à lui, plus habiles que ne le sont les profanes dans leur propre histoire, ont fixé ce temps. Et il a plu à Eusèbe et autres de faire vivre Ogygès quelque deux ans avant Deucalion, dont l'âge est plus connu et moins incertain, c'est-à-dire qu'ils ont fait Ogygès contemporain du patriarche Isaac.
Soit que ce déluge d'Ogygès n'est pas été fort considérable, soit que le temps où il est arrivé soit trop reculé, à peine en est-il fait mention dans les livres des Anciens. Il n'en est pas de même de celui qu'on nomma le déluge de Deucalion parce qu'il arriva de son temps. Ce déluge même au bout de quatorze ou quinze siècles était encore célèbre chez les Grecs ; en effet une grande partie de la Grèce en avait été submergée, et les hommes chez qui un pareil événement s'est passé, et qui ont été sauvés du péril, en doivent conserver longtemps une mémoire récente. On voyait dans la Grèce des villes et des montagnes qui tiraient leurs noms de ce fameux déluge. La montagne de Mégare dans l'Attique avait été ainsi nommée, parce que Mégarus attiré par le cri des grives, s'y était sauvé à la nage. D'autres qui s'étaient même sauvés sur le Parnasse guidés dans les ténèbres par le hurlement des loups, y avaient bâti une ville, à laquelle ils avaient donné le nom de Lycorée : les Grecs montraient encore avec une espèce de frayeur un trou par lequel ils assuraient que les eaux s'étaient écoulées. Enfin les poètes n'avaient pas oublié d'ajouter à cet événement toutes les fictions dont leur art est susceptible : on connaît la fable de Deucalion et de Pirrha. Un historien sensé, nous en explique ainsi la vérité : du temps d'Amphiction, roi d'Athènes, un déluge fit périr la plus grande partie des peuples de la Grèce, il n'en échappa que ceux qui purent se retirer sur les montagnes, et ceux qui se sauvèrent par bateaux dans la Thessalie, où régnait alors Deucalion, de qui on dit, à cause de la retraite qu'il leur avait donnée, qu'il avait rétabli le genre humain.
Le déluge de Deucalion, que les Anciens grecs avaient pris pour un déluge général, ne se fit point sentir ailleurs que chez eux. Dans ces temps grossiers, les hommes vivants dans l'ignorance et la simplicité, ne connaissaient du Monde que ce qui les environnait, et jugeaient du reste de la Terre par le pays qu'ils habitaient. C'est ainsi que ces premiers habitants de la Grèce se persuadèrent qu'au déluge qui leur était particulier, avait fait périr le genre humain, et c'est ainsi que Noé, réfugié sur un vaisseau de son temps avec sa famille et ses bestiaux porté au gré des courants en un endroit inhabité naturellement, ou, dont le peuple avait péri par la même innondation; crût que tout ce qui n'était pas dans ce bâtiment avait péri. C'est ainsi que les filles de Loth s'imaginèrent être restées seules sur la Terre avec leur père, après l'embrasement de Sodome.
L'histoire ancienne est pleine de pareils exemples : dans les derniers temps, où la Grèce était dans sa splendeur, un débordement de la mer submergea les villes d'Hélice et de Bura dans l'Achaïe, à propos de quoi Diodon fait une remarque judicieuse : « Les dévôts, dit-il, prirent cela pour une vengeance de Neptune irrité contre les habitants de ces villes malheureuses ; mais les autres regardèrent cet accident comme une chose toute naturelle »; et nous pouvons ajouter à cela que si ce débordement fût arrivé dans ces temps grossiers dont nous venons de parler, on en aurait fait sans doute un événement beaucoup plus considérable, et peut-être quelque chose de plus que du déluge de Deucalion. Quoiqu'il en soit Juvénal ne pouvait s'empêcher de mettre les circonstances merveilleuses que les Grecs rapportaient touchant ce fameux déluge, au rang des fables dont ils ont rempli leur histoire.
Creditur olim
Relificatur (sic) Aethos et quidquid Gracia (sic) mendax,
Audet in historia docere (sic).
Qu'aurait dit ce poète du déluge universel rapporté par Moïse s'il en avait eu connaissance.
On peut voir par ce que nous venons de dire que les Anciens convenaient qu'il était arrivé plusieurs déluges particuliers sur la Terre en différents temps. Platon assure qu'il s'en faut bien que ceux dont les Grecs font mention soient les seuls que les hommes aient éprouvés. Pausanias, en parlant des petites îles de Pélope situées auprès de Trerenes, nous dit qu'une de ces îles n'a jamais été submergée dans les plus grands déluges. Polybe, Varron, Cicéron, enfin tous les Anciens parlent toujours des déluges au nombre pluriel ; mais avant d'aller plus loin je dois faire une remarque sur le mot « déluge », qui ne sera pas hors de propos. Nous sommes accoutumés à entendre aujourd'hui par ce mot, une pluie abondante qui tombant impétueusement sur la Terre, la noie, et la couvre entièrement : ainsi nous distinguons déluge d'avec inondation, qui n'est autre chose selon nous qu'un débordement de la mer ou des rivières. Cela vient de ce que la Genèse nous apprend que le déluge par lequel Dieu fit périr tous les habitants de la Terre fût une pluie extraordinaire qui tomba du ciel pendant 40 jours et 40 nuits. Mais les Anciens ne distinguaient pas comme nous déluge d'avec inondation, ces deux mots étaient parfaitement synonymes parmi les Grecs et les Romains et signifiaient également « Diluvium », « diluvies » qui viennent de « dilvo », et qui ne veulent dire proprement autre chose qu'une grande lavasse d'eau, de là signifie également l'inondation causée par l'eau de la pluie, ou par l'eau de la mer ou des rivières : voilà pourquoi les Anciens ont toujours appelé déluge les inondations causées uniquement par le débordement de la mer, tels qu'ont été les déluges d'Ogygès, et de Deucalion, et les autres dont nous avons parlés.
Ce ne serait point rapporter tout ce qui nous reste de l'Antiquité sur le déluge, que de ne rien dire sur la fameuse île Atlantique de Platon, que quelques uns prennent aujourd'hui si ridiculement pour l'Amérique : les annales des Egyptiens faisaient grande mention de cette île qui avait été autrefois submergée par l'océan. C'était un pays très étendu, dont les rois avaient été si puissants qu'ils possédaient, outre l'île qui était fort grande, une partie considérable de l'Europe et de l'Afrique. Lorsque Solon alla en Egypte, il s'instruisit de tout ce qu'on disait sur ce sujet ; et il entreprit d'écrire en vers ce qu'il en avait appris ; mais la mort l'empêcha d'achever cet ouvrage. Platon apprit ensuite des Egyptiens la même chose, et c'est par lui que nous connaissons aujourd'hui cette île fameuse ; il nous aurait fait plaisir de nous dire un peu plus positivement où elle était située et de nous apprendre précisément dans quel temps elle fut submergée, mais il y a bien de l'apparence que les Egyptiens eux-mêmes n'en savaient rien, et qu'ils débitaient là-dessus plus de fables que de vérités. Tout ce qu'il y a de constant dans le récit que nous en fait Platon, c'est que l'Atlantique était fort voisine de l'Europe et de l'Afrique, et par conséquent ce ne peut être que l'Amérique qui en est très éloignée. Outre cela cette île fut certainement submergée par l'océan, ce qui convient encore moins au Nouveau Monde, qui a toujours subsisté quoiqu'entièrement inconnu des Anciens.
Les peuples des environs du Détroit de Gibraltar étaient dans une opinion qui s'accorde assez à ce que les Egyptiens disaient de l'Atlantique submergée par l'océan. Pline en parlant de ces deux fameuses montagnes appelées vulgairement les Colonnes d'Hercule, nous apprend que les hommes du pays croyaient que l'océan s'était autrefois ouvert un passage entre deux, et avait ainsi changé la face de la nature en inondant une partie de la Terre. On comprend aisément qu'une île située auprès des Colonnes d'Hercule aura pu être entrainée et engloutie, lorsque l'océan qui est d'une étendue immense en cet endroit, se jeta avec une impétuosité inconcevable dans la Méditerranée, par le passage qu'il venait de s'ouvrir ; mais il est permis d'avoir recours aux conjectures pour expliquer un fait dont la vérité est d'elle-même assez douteuse. Il me semble que cette ancienne Atlantique pouvait bien avoir été comprise dans l'étendue de pays que couvre aujourd'hui la Méditerranée, et que les Egyptiens mal informés en avaient fait dans la suite des temps une île, quoique ce fût un continent joint à l'Europe et à l'Afrique, dont les rois du pays possédaient une bonne partie, ainsi que nous l'avons déjà dit. Quoiqu'il en soit Pline n'était nullement dans le doute que la Méditerranée ne fut autrefois un pays habité aussi bien que le Pont Euxin et l'Hellespont. C'est ainsi qu'il s'exprime là-dessus : « Il ne suffisait point à l'océan d'environner la Terre et d'en manger continuellement les bords. Ce n'était point assez à lui, en s'ouvrant un passage entre Calpé et Abila, d'avoir envahi un espace presque aussi étendu que celui qu'il occupait déjà, non content d'avoir englouti les pays que couvrent la Propontide et l'Hellespont, il en a encore absorbé une étendue prodigieuse au-delà du Bosphore, jusqu'à ce qu'enfin il vienne se joindre aux marais Méotides, qui de leur côté ne se sont étendus qu'aux dépends des terres qu'ils ont inondées. » A quoi Pline ajoute que tous les détroits qu'on remarque dans ces mers sont une preuve que l'océan y a autrefois forcé les trop faibles barrières que la nature opposait à sa véhémence.
Au reste on ne peut pas douter que tous les déluges n'aient été causés par le débordement de la mer ; l'eau de la pluie peut à la vérité grossir les rivières et inonder une étendue de pays peu considérable ; mais pour ce qui est de submerger des provinces et des royaumes, il faudrait qu'il y eut pour cela dans le ciel des réservoirs immenses d'eau, tels que se l'étaient imaginés les Juifs, assez mauvais physiciens pour ignorer que la pluie est causée par les vapeurs de la Terre et de la mer, qui s'accumulant dans la moyenne région de l'air, sont obligées de retomber ensuite par leur propre poids : ce sont donc les déluges particuliers dont nous venons de parler aussi bien que les embrasements causés par les gibels et les terres sulfureuses qui avaient fait croire aux Anciens que la Terre était sujette à ces sortes d'accidents, et qu'elle y était sujette d'une manière constante et réglée. Ils étaient dans l'opinion que ces déluges et ces embrasements étaient causés par la destruction et la fin de toutes choses ; non à la vérité que tout périt à la fois sur la Terre, mais ils s'imaginaient que la plus grande partie des hommes et des animaux était ou consumée par le feu ou engloutie dans les eaux. Pour ne point accumuler un nombre infini de passages qui disent tous la même chose, il suffira d'en rapporter un de Macrobe, qui expose là-dessus la pensée des Anciens, d'une manière claire et formelle. Il n'arrive jamais, dit cet auteur, que le déluge couvre toute la Terre, ni que l'embrasement consume tous les hommes. Ceux donc qui échappent de ces accidents terribles, servent à réparer les destructions survenues au genre humain, ainsi que le Monde ne soit point nouveau, il paraît néanmoins l'être alors après ces accidents; parce que les hommes réduits à un petit nombre retombent dans la grossièreté inséparable de la solitude, et ont besoin de recommencer à se polir, lorsqu'ils viennent à se multiplier.
Cependant cette opinion si avantageuse des hommes n'a pas toujours été si générale dans le Monde, qu'un grand nombre n'ait pensé sur cela d'une manière différente et toute opposée. Bien des philosophes prévenus en faveur de la nature humaine ont fait à l'homme un sujet de s'humilier et de s'avilir des choses mêmes dont il se glorifie le plus : la raison, disent-ils, ne sert qu'à l'agiter, et sa prévoyance qu'à l'affliger, enfin son industrie qu'à multiplier ses besoins, ils le mettent au dessous de tout ce qui respire par les vices auxquels il est sujet. Ils assuraient qu'il était plus expédient pour lui de ne pas naître que de naître, et que les plus malheureux sont ceux qui sortent le plus tard de la vie : enfin ils soutiennent en un mot que la Nature qui a rempli les fonctions d'une bonne mère à l'égard des autres animaux, ne paraissait qu'une marâtre à l'égard de l'homme ; et ainsi en voulant trop rabaisser l'orgueil humain, ils se sont jetés dans un excès tout à fait insensé et déraisonnable.
La plupart des physiciens plus attachés que les autres à observer la conduite de la nature humaine, ont remarqué en elle tant d'uniformité, et si peu de distinction pour l'espèce humaine, qu'ils n'ont point hésité un moment à confondre les hommes avec les autres animaux dont ils voulaient orgueilleusement se distinguer. En effet c'est de la terre qu'ils ont été produits les uns et les autres, c'est elle qui fournit également à leur subsistance, et c'est dans son sein qu'ils retournent indifféremment après la dissolution de leurs organes. La nature leur a donné à tous une origine commune, et les a tous assujettis aux mêmes besoins, et leur prépare à tous une même fin. La faculté de raisonner dont tous les hommes se sont glorifiés dans la suite, au point de s'attribuer une âme particulière et différente de celle des bêtes, ne suffisait point autrefois pour établir une distinction entre cette âme humaine et l'âme des autres animaux ; on croyait apercevoir dans ces bêtes un raisonnement qui ne différait de celui des hommes que du plus au moins, et de même à peu près que la raison des hommes et subtils diffère de celle des hommes stupides et grossiers.
Voilà pourquoi tous les Anciens généralement qui ont cru l'immortalité de l'âme avant que Platon et Zénon eussent ramené la philosophie et la physique à la morale, ont été dans l'opinion de métempsychose ; ce qui prouve invinciblement qu'ils attribuent également l'immortalité à l'âme de l'homme et à celle des bêtes, par conséquent qu'ils ne mettaient aucune différence essentielle entre l'homme et les animaux.
C'était donc l'opinion des Egyptiens, des Chaldéens, des Mages, des Gymnosophistes, des Gaulois, et de tous les Grecs avant Platon, que l'âme des hommes et celles des bêtes étaient immortelles. Les Juifs au contraire en admettant l'immortalité ni pour l'âme de l'homme, ni pour celle des bêtes, remettaient l'homme à la mort au rang des autres animaux sur lesquels Dieu lui avait donné la supériorité. Platon et les Stoïciens sont les premiers qui aient dit de l'âme humaine seule qu'elle était une portion de la divinité. Ils ont les premiers affecté à l'homme ce qui convenait également à tous les autres animaux, Pythagore et les autres qui avaient raisonné avant eux sur la nature de l'esprit, soutenaient que toutes les âmes particulières des hommes et des bêtes faisaient une partie de l'esprit divin ou de cet esprit universel, qui est répandu partout, et par qui tout ce qui respire est animé ; et on peut dire que ce sentiment a toujours été le plus commun parmi les philosophes, même après l'établissement du platonisme, Dieu dit Virgile dans ses Géorgiques, est mêlé à la terre, aux mers, dans les vastes cieux, son Esprit est répandu partout, c'est de lui que les hommes, et tous les animaux de quelque espèce qu'ils soient reçoivent dans leur formation les âmes dont ils sont animés; c'est à cet esprit qu'elles se réunissent toutes à la dissolution de leurs corps.
Ce n'est pas mon dessein d'examiner plus particulièrement la différence qu'il y a entre les hommes, et les bêtes. J'ai voulu cependant donner une idée générale de la manière dont on pensait autrefois sur l'homme comparé avec les autres animaux, avant d'entrer dans le détail des opinions des anciens touchant leur antiquité sur la terre, qui est proprement ce que je me suis proposé de rapporter dans ce chapitre. Nous n'avons rien à dire de ceux qui ont soutenu l'éternité du monde; quant à sa matière et quant à sa forme ; on voit assez qu'ayant tous crû tous les animaux éternels, aussi bien que la Terre qui les soutient, ils n'ont pu dire autre chose touchant leur origine, sinon qu'ils n'en avaient point. A l'égard de ceux qui ont crû que la forme présente du Monde avait commencé, ils ont tous assuré que la Terre au commencement avait produit les hommes, et les autres espèces d'animaux qui l'habitent ; il n'y a point là-dessus deux opinions dans l'Antiquité. On a généralement reconnu que dans ces premiers temps de la formation du monde, la Terre renfermant la semence de toutes choses, et que ces semences échauffées alors d'un degré de chaleur convenable, les avait fait éclore de son sein les animaux et les plantes. Les Anciens n'avaient point recours à un être intelligent pour la production des animaux, ils croyaient que la chaleur et l'humidité l'une et l'autre dans un certain degré avaient suffi pour cela ; et ils regardaient comme un reste de cette ancienne vertu productrice de la nature ce qui arrivait tous les ans en Egypte, où après le débordement du Nil, la terre humectée par les eaux de ce fleuve ou les limons dont il les avait couverts, et échauffée ensuite par les rayons du soleil engendrait une multitude prodigieuse de rats et d'autres insectes dont les semences y étaient mélées. Les Egyptiens concluaient de là que leur pays étant si propre à la génération, il n'y avait point de doute qu'ils n'en eussent été les premiers produits de tous les hommes; cependant les autres peuples ne leur accordaient point cette chimérique préexistence. Chacun se croyait aussi ancien dans le pays qu'il habitait, que les Egyptiens se croyaient en Egypte; et les Ethiopiens en particulier assuraient que les Egyptiens étaient sortis d'entre eux, et le prouvait par cette raison que la mer avait autrefois couvert toute l'Egypte lorsque l'Ethiopie avait déjà des hommes. Quoiqu'il en soit les principales nations de la Terre soutenaient qu'elles avaient été produites dans leurs propres pays, et qu'elles n'y étaient jamais venues d'ailleurs pour s'y établir, ainsi que nous allons le faire voir plus au long.
Les Juifs attachés à la lettre de leurs Ecritures, croyaient qu'au commencement du Monde, Dieu avait créé un seul homme, et que de cet homme seul étaient descendus tous les autres qui habitent la Terre : nous avons vu plus haut qu'un des plus grands ennemis du Christianisme, nullement porté à épargner ses adversaires, convenait néanmoins que les plus raisonnables d'entre les Juifs et les Chrétiens n'osant prendre à la lettre de pareilles choses, avaient recours à l'allégorie pour les expliquer. Les Juifs et Les Chrétiens sensés expliquant toute la Genèse d'une manière allégorique, disaient en particulier de la formation de l'homme que sous le nom d'Adam, c'est-à-dire roux, qui était la couleur naturelle de la terre, étaient compris généralement tous les hommes que Dieu avait formé de cette terre dans tous les différents pays du Monde ; et ils assuraient que Dieu n'ayant point créé un cheval seul, et un buf seul, il était ridicule de prétendre qu'il n'eut créé qu'un seul homme, dont l'espèce devait être sur la Terre la plus nombreuse de toutes les espèces d'animaux. Le sens littéral est cependant devenu dans la suite, celui auquel les Chrétiens se sont uniquement attachés ; on s'est fait une espèce de scrupule de recourir à l'allégorie pour expliquer des faits qui sont néanmoins inexplicables sans elle ; on a mieux aimé démentir toutes les histoires anciennes que de renoncer à la servitude de la Terre; et de savants hommes ont abusé de leur érudition pour prouver par des conjectures, ou évidemment fausses ou au moins toujours frivoles ou puériles, que tous les hommes étaient descendus d'Adam, et des enfants de Noé, nous allons donc faire voir d'une manière évidente à quiconque aura l'esprit sans prévention, qu'il n'y a nul pays considérable, de ceux dont les Anciens ont connu le nom, qui n'ait été habité de toute antiquité ; et nous le prouverons tant par l'opinion constante des habitants de chaque pays en particulier sur leur propre terroir, que par les colonies qui ont été envoyées par les peuples policés en différents endroits de la Terre. Nous ferons voir premièrement que toutes les nations ont assuré qu'elles avaient été produites de la Terre dans le lieu même qu'elles habitaient, et ensuite nous montrerons que toutes les colonies ont trouvé les pays qu'elles venaient occuper déjà peuplés, et habités par d'autres hommes.
Pour commencer par les quatre grandes nations de la Terre, dont les Anciens n'ont connu que le nom, voici ce que l'histoire nous en apprend : les Indes, dit Diodore, sont habitées par un grand nombre de peuples différents qui sont tous indigènes du pays, et aucun n'y est venu d'ailleurs. Les Indiens n'ont jamais reçu de colonies, ils n'en ont jamais envoyé au dehors, ils sont les seuls peuples nés dans un pays qui n'en soit jamais sorti, nous dit Pline. Il ajoute que ces peuples comptent 5 402 ans depuis Bacchus jusqu'à Alexandre, pendant lequel temps ils ont eu 154 rois : Solin dit à peu près la même chose. Diodore en parlant des Ethiopiens, nous assure que tout le monde convient qu'ils ont été produits dans le pays. Le même auteur rapporte des Scythes qu'ils se disent descendus de Scithés qui fut fils de Jupiter et d'une fille moitié serpent que la Terre avait produite. Ce qui est une preuve que cette nation ne comptait devoir son origine qu'à la terre qu'elle habitait. C'est pourquoi Justin n'en connaît point de plus ancienne ; à l'égard des Hyperboréens comme ils étaient de tous les hommes ceux dont les Anciens avaient le moins de connaissance, à peine en trouve t-on dans l'Antiquité autre chose que le nom : et à la réserve de quelques fables on n'a jamais rien dit d'eux sinon qu'ils existaient.
Les Egyptiens ne convenaient point qu'ils fussent autrefois sortis d'entre les Ethiopiens, comme ceux-ci le prétendaient ; non seulement ils soutenaient qu'ils avaient été produits dans leur propre pays, mais même ils se croyaient les plus anciens des hommes, autorisés en cela par cette multitude de petits animaux que leur terre engendrait tous les ans en Egypte. Ils s'attribuaient une origine toute pareille ainsi que nous l'avons déjà dit. Les Ethiopiens de leur côté voulaient être aussi les premiers hommes que la terre eut produits, les Phrygiens avaient la même opinion d'eux, les Scythes le disputaient à tous les autres. Enfin nous pouvons dire ici en passant que la plupart des peuples indigènes n'en reconnaissant point de plus anciens qu'eux, avaient en même temps la vanité de penser que tous les autres leur étaient postérieurs, et que la Terre les avait produits plus tard, sans prétendre pour cela avoir donné l'origine aux autres. Quoique les Grecs fussent très jaloux les uns des autres, et que les Athéniens en particulier s'attirassent l'envie des autres peuples de la Grèce, on ne leur a cependant jamais disputé cet indigénat dont ils se glorifiaient si fort. Les habitants de l'Attique, dit Plutarque, ont été nommés Antichtones, c'est-à-dire nés de la terre même, parce qu'il n'est pas notoire qu'ils soient venus de quelqu'autre endroit dans le pays qu'ils habitent. Justin parle d'eux en cette manière qui suit : « Ils ne sont point étrangers, mais le lieu de leur demeure est en même temps celui de leur origine. » Un des plus célèbres orateurs de l'ancienne Athènes a étendu d'avantage cette pensée, Isocrate relève ainsi la gloire de sa nation : « Il est constant que notre ville est très célèbre par toute la Terre, nous sommes encore moins recommandables par là, que parce que nous habitons un pays dans lequel nous n'y sommes point venus comme étrangers pour en chasser ceux qui l'occupaient, ni pour l'occuper comme étant vide, mais la Terre nous a produits et nous y vivons d'une manière juste et honnête, sans mélange d'aucune autre nation -...- . De tous les Grecs, c'est à nous seuls qu'il est permis d'appeler la Grèce notre patrie, notre mère, et notre nourrice. »
Les Athéniens, quoiqu'en dise Isocrate, n'étaient pas les seuls des Grecs qui s'attribuaient l'indigénat ; les Arcadiens, les Achaïens, deux des sept nations du Péloponnèse s'en glorifiaient aussi. Pausanias qui a écrit l'histoire particulière du pays de la Grèce le leur attribue comme une chose non contestée, et Hérodote l'avait fait avant lui. Les Cydoniens dans l'île de la Crète et les Etescrètes étaient indigènes du pays, ainsi que Strabon et Diodore nous l'apprennent, les Pelasgiens y ensuite passèrent, et enfin les Doriens, que Minos réunit tous sous un même gouvernement. Les amours d'Apollon et de Rhodes étaient regardés comme une allégorie selon Diodore, et ne signifiaient autre chose sinon que le Soleil avait par sa chaleur rendu féconde l'île de Rhodes, et lui avaient fait produire des hommes au commencement du Monde, lesquels à cause de cela furent nommés Héliades, et qui furent les premiers habitants de cette île. Les Sicaniens dans la Sicile passaient pour être indigènes, comme Timée et Diodore l'assurent. Les Siciliens y vinrent ensuite ; et après eux les Grecs s'y établirent ; et nous verrons plus bas que les Ombriens, les Thyrréniens, et plusieurs autres étaient des peuples indigènes de l'Italie.
Or si dans les lieux si fréquentés des Anciens ils se trouvaient tant de peuples indigènes, c'est-à-dire occupant de toute antiquité les pays qu'ils habitaient, et se regardant comme des hommes que la Terre y avait produits, il n'est pas étonnant que dans des pays à peine connus, des habitants barbares et sans aucun commerce avec leurs voisins eussent une même opinion d'eux. Ni Bacchus, ni Alexandre, ni aucun de ces fameux conquérants qui couvaient autrefois toute la Terre, n'avaient passé dans la Grande Bretagne : cette île était cependant habitée, et à la réserve de la côte voisine des Gaules, où les Belges avaient envoyé quelques colonies, le reste du pays était rempli d'indigènes ; aussi César nous assure que c'était une ancienne tradition parmi les Bretons qu'ils avaient été engendrés dans leur île même. Les Germains avec lesquels on n'avait pas plus de commerce qu'avec les Bretons, soutenaient aussi que leurs ancêtres avaient été produits de la Terre. Et Tacite marque qu'ils conservaient la mémoire de cette origine par d'anciens vers qu'ils récitaient dans leurs cérémonies : après quoi cet historien ajoute que l'extrême différence qu'il y a entre les Germains et les autres peuples, soit par la figure du corps soit par la diversité des coutumes, est une preuve de la vérité de leur tradition. Les Gaulois disaient la même chose : ils assuraient que Pluton qui est comme on sait le Dieu des entrailles de la Terre, leur avait donné l'origine. C'est pourquoi, dit César, ils comptent les espaces du temos par nuits et non par jours.
Cette opinion constante d'un si grand nombre de peuples qui assuraient que la Terre les avaient produits dans leur propre pays, répugne sans doute à l'imagination ; on a peine aujourd'hui à concevoir que des hommes, des chevaux et des éléphants soient autrefois sortis de la terre comme des champignons, cependant il n'y a point de milieu : ou les hommes et les autres animaux sont éternels sur la Terre, ou il faut nécessairement qu'elle les ait produits de la même manière que nous lui voyons produire tous les jours des sauterelles et des grenouilles, dont les petits corps ne sont pas moins organisés que ceux des éléphants, des chevaux et des hommes. Mais il n'est pas question d'examiner ici laquelle de ces deux choses est la plus vraisemblable en elle-même ; il s'agit de s'en rapporter aux faits, et de prouver comme nous avons fait par l'autorité de l'histoire, que tous les anciens peuples ont soutenu qu'ils avaient été produits dans les pays mêmes qu'ils habitaient, sans croire qu'ils fussent descendus ni d'Adam, ni de Noé, dont ils n'ont jamais eu la moindre notion : et à propos de cela nous ajouterons qu'il est absurde de penser que toutes les nations de la Terre qui devaient être étrangères et nouvelles dans leur propre pays aient pu s'imaginer qu'elles y avaient été produites, sans qu'il s'en soit trouvé une seule qui ait conservé la mémoire de sa véritable origine. Et qu'au contraire les Bretons, les Germains, les Gaulois, les Athéniens, les Ethiopiens, les Egyptiens, les Indiens, les Chinois, et tous les autres peuples des pays mêmes anciennement connus, ayant eu sur cela des traditions toutes opposées à celles qu'elles devaient naturellement avoir.
Mais on dira peut-être qu'il ne faut pas s'en rapporter entièrement là-dessus aux traditions et aux opinions des peuples qui pouvaient absolument se tromper sur leur propre origine, et qu'il vaut beaucoup mieux en juger par tout ce que l'histoire nous apprend touchant les colonies, qui ne permettent point de douter que le Monde ne se soit peuplé petit à petit : on voit par exemple que les Egyptiens et les Phéniciens ont peuplé la Grèce, que les Grecs et les Lydiens ont peuplé l'Italie, que les Phéniciens et les Celtes ont peuplé l'Espagne, et ainsi des autres pays. Examinons ce qui nous reste de l'Antiquité sur les colonies, faisons voir que tous les pays où elles ont été envoyées étaient habités avant leur arrivée ; montrons que les colonies des Anciens ne différaient en aucune manière de celles que les peuples de l'Europe envoient aujourd'hui dans les autres parties du Monde, et prouvons par là d'une manière évidente qu'il est absolument impossible de remonter à ces premiers temps où la Terre a commencé d'être peuplée, et que par conséquent tout ce qu'on dit sur cela n'est que fables et conjectures frivoles.
Comme la Grèce et l'Italie sont les deux pays dont les Anciens ont écrit l'histoire avec le plus d'exactitude, il nous sera aisé d'entrer dans le détail de ce qui regarde les différents peuples qui les ont habités. Nous parlerons ensuite d'une manière plus générale à proportion des lumières que nous fournit sur cela l'Antiquité. L'histoire ne fait mention d'aucune colonie qui soit passée dans la Grèce avant celle que Danaüs et Cadmus y introduisirent à peu près dans le même temps, l'un d'Egypte, et l'autre de Phénicie, Pélops et les Phrygiens ne passèrent dans le Péloponnèse que bien des années après que Danaüs s'établit à Argos dont il s'empara, mais ce ne fut qu'après en avoir chassé Gelanor qui en était roi, ainsi que Pausanias nous l'apprend ; il se rendit illustre, au rapport de Strabon, et les hommes d'Argos qu'on nommaient avant lui Pelasgiens furent appelés de son nom Danaens. On voit déjà que Danaüs ne vint point dans le Péloponnèse pour le peupler, mais plutôt qu'il y vint en usurpateur pour s'emparer d'un pays habité, et dont les rois faisaient remonter leurs ancêtres jusqu'à Inachus avant le déluge d'Ogygès, c'est-à-dire jusqu'au temps fabuleux ; Pélops environ 200 ans après passa dans le même pays, et lui donna son nom. Il est inutile de parler des Doriens et des autres qui y passèrent ensuite, il suffit de dire qu'avant tout cela les Arcadiens occupaient le milieu du pays, comme les Athéniens et les Cinuriens en occupaient la partie septentrionale, et que ces deux nations passaient pour être indigènes du Péloponnèse, et pour l'avoir habité de tout temps.
Cadmus ne trouva pas la Béotie où il aborda, moins peuplée que Danaüs avait trouvé le Péloponnèse, Srabon et Pausanias nous parlent des Hyantes et des Etoniens, nations indigènes de la Grèce, qui habitaient pour lors la ville de Thèbes, Cadmus les vainquit et convint ensuite avec eux qu'ils ne feraient plus ensemble qu'un même peuple avec les Phéniciens, après quoi il bâtit la Cadmée : au reste les Hyantes et les Etoniens n'étaient pas les premiers habitants de Thèbes. Cette ville avait été habitée auparavant par les Ectenes autre nation indigène du pays qui périt toute entière par une maladie contagieuse, après quoi ceux-ci s'en emparèrent ; Thèbes s'appelait alors la Gygie du nom d'un de ses rois ; cette ville enfin passait pour la plus ancienne de toutes les villes de Grèce, et pour avoir été bâtie avant le déluge d'Ogygès, c'est-à-dire plus de 2 000 ans avant le temps de Jules César, ainsi que Varron nous l'apprend.
Les Grecs qui avaient reçu parmi eux les Egyptiens et les Phéniciens, se rendirent eux-mêmes célèbres dans la suite par le grand nombre de colonies qu'ils envoyèrent en différents endroits de la Terre : mais toutes ces colonies trouvèrent les lieux où elles abordèrent aussi peuplés que ceux qu'elles venaient de quitter, à cette différence seule qu'ils étaient habités par des hommes plus grossiers et moins polis. Les plus fameuses colonies grecques sont celles qui passèrent dans l'Asie mineure et dans l'Italie. Nous parlerons toute à l'heure de ce qui regarde l'Italie ; pour ce qui est de l'Asie quelques uns ont prétendu dans ces derniers temps que les Grecs étaient au contraire passés de l'Asie dans l'Europe, mais cela est formellement opposé à ce que disent les Anciens. Strabon parle fort au long d'Androchus et des autres enfants de Codrus roi d'Athènes, qui les premiers de tous les Grecs passèrent en Asie, et y bâtirent Ephèse, Milet, et les autres villes d'Ionie, après quoi les Phocéens, les Eoliens y passèrent aussi : Pausanias dit la même chose ; les Cariens et les Célages occupaient alors les pays dont les Grecs s'emparèrent, et il les en fallut chasser, ainsi que Strabon l'assure très positivement, par conséquent l'Ionie n'était point vide lorsque les Grecs allèrent s'y établir.
Les Etéocrètes et les Cydoniens habitaient l'île de Crète et étaient regardés comme peuples indigènes du pays, ainsi que nous l'avons dit plus haut ; lorsque les Doriens et les Pélasgiens y passèrent de la Grèce : les Corinthiens ne vinrent en Sicile qu'après que les Siciliens y furent passés d'Italie, et quand les Arcadiens passèrent en Italie, les Pélasgiens y étaient déjà et y avaient trouvé eux-mêmes bien d'autres peuples ; il en est de même de tous les pays où les Grecs ont envoyé des colonies. Ces pays étaient occupés par des barbares qu'il fallait gagner par douceur ou soumettre par la force avant que de s'y établir, ainsi que firent Mileiade et Cimon son fils, lorsqu'ils conduisirent l'un après l'autre des colonies d'Athéniens dans la Thrace. « Nos ancêtres, dit Isocrates, voyant que la plus grande partie de la Terre était occupée par les barbares, et que les Grecs étaient si resserrés dans leur pays, que cela causait parmi eux des discussions et des guerres continuelles, ils élurent des chefs qui emmenant avec eux les plus pauvres, bâtirent un grand nombre de villes dans l'un et l'autre continent, après y avoir vaincu les barbares. » Ce passage d'Isocrates suffit pour nous donner une idée générale de toutes les colonies que les Grecs ont envoyées en tant de pays différents. Il nous apprend la raison qu'avaient ces peuples d'envoyer des colonies, et la manière en même dont ces colonies s'établissaient dans les pays qu'elles venaient occuper.
Voyons présentement ce qui regarde l'Italie. Denis d'Halicarnasse qui a écrit l'histoire romaine avec tant de soin, sera l'auteur que nous suivrons. Les Sicules, nation barbare et indigène, dit cet auteur, sont ceux qui ont les premiers habité le pays où Rome est bâtie.
Les Aboriginiens ensuite à l'aide des Pélasgiens et d'autres Grecs, les en chassèrent, et y ont toujours demeuré jusqu'au temps de Romulus ; voilà déjà une nation indigène que Denis reconnaît dans l'Italie, à savoir les Sicules. Elle ne sera pas la seule : les Aboriginiens, continue t-il, sont ainsi nommés selon quelques uns, parce qu'ils ont donné l'origine aux autres peuples d'Italie ; selon quelques autres, parce qu'étant une troupe d'hommes errants et sans demeure fixe, ils s'établirent en ce pays comme qui dirait ab origine ; et selon d'autres enfin parce qu'ils habitaient les montagnes.
Caton et Sempronius ont écrit qu'ils étaient Grecs d'origine d'où pouvait venir leur dénomination, comme qui dirait originairement de Grèce, en sous-entendant ce dernier nom; mais ils ne le prouvent, à ce que dit Denis, par le témoignage d'aucun ancien auteur. Cependant ajoute t-il, il faut suspendre son jugement, et ne pas conclure que les Aboriginiens soient des peuples barbares, comme les Liguriens et les Ombriens. Si Denis qui aurait apparemment souhaité donner une origine grecque aux Romains, n'a pas osé soutenir que les Aboriginiens dont ils descendaient fussent des peuples barbares, on ne peut pas au moins douter qu'il n'ait reconnu les Liguriens et les Ombriens pour des naturels de l'Italie. Zénodote qui a écrit l'histoire de ces derniers assurent qu'ils sont indigènes, qu'ils habitaient d'abord à Méate, et qu'ensuite ayant été chassés par les Pélasgiens, ils vinrent dans les pays qu'ils occupaient de son temps, et prirent le nom des Sabins. Et Pline dit positivement que cette nation passait pour la plus ancienne de l'Italie. Les Arcadiens sont les premiers de tous les Grecs qui passèrent en Italie. Les Pélasgiens et les Crétois y sont venus depuis. Enotrus fils de Lycaon, y conduisit une colonie 1 700 ans avant la guerre de Troyes. Cet Enotrus aborda à la côte occidentale d'Italie, et le pays où il aborda s'appelait alors Ausonie, à cause des Ausoniens qui l'habitaient, ainsi que Denis le marque positivement, il s'empara de plusieurs terres propres au labourage et au pâturage, après les avoir purgées en partie des barbares, et y bâtit ensuite des petites villes ; Enotrus et les Arcadiens s'emparèrent non seulement de plusieurs terres incultes, ou mal cultivées, ils se saisirent encore de quelques unes qui étaient mieux de celles que les Ombriens occupaient. Tout cela prouve clairement que l'Italie était déjà habitée avant que la plus ancienne colonie dont l'histoire fasse mention y fut passée.
Nous ne dirons rien d'Evander qui vint dans le Latium sous le règne de Latinus quelques années seulement avant la guerre de Troyes, ni de ceux qui y étaient venus sous le règne de Janus, puisqu'on voit assez qu'un pays qui avait des rois devait être peuplé avant leur arrivée. Mais les colonies des Lydiens que Thyrennus y conduisit au rapport d'Hérodote doivent être examinées. Denis soutient d'abord que c'est une fable : Xantus, dit-il, qui était Lydien, et qui a écrit avec soin l'histoire de sa nation, ne fait aucune mention de Thyrennus, et ne dit pas même que jamais Lydien soit passé dans l'Italie, quoiqu'il rapporte quantité de choses fort importantes ; ensuite notre auteur ajoute que les Thyrenniens ne sont point Lydiens d'origine, parce qu'il n'y a aucun rapport entre la langue, la religion et les usages des uns et des autres. Et enfin il conclut que ceux qui font cette nation indigène, ont apparemment raison, parce qu'elle est très ancienne dans son pays, et qu'elle ne convient avec aucune autre, soit par la langue, soit par les coutumes. Mais quand même ce que Hérodote a dit des Thyrenniens serait véritable, il n'en faudrait pas conclure que les Lydiens fussent les premiers habitants d'Italie, puisque cet auteur marque positivement que Thyrennus après avoir traversé beaucoup de pays vint s'établir chez les Ombriens. Concluons donc que les Thyrenniens, les Ausoniens, les Liguriens, les Ombriens, les Sicules et les Aboriginiens, sont des peuples dont on ne saurait découvrir l'origine.
Les colonies qui fondèrent Carthage en Afrique, Gadès en Espagne, Marseille dans les Gaules, sont les plus célèbres dont l'Antiquité fasse mention, cependant les villes où les pays de ces noms furent bâties étaient dans un pays habité il y avait déjà longtemps ; on sait la ruse dont les fondateurs de Carthage se servirent pour tromper les habitants du lieu, d'Afrique qui leur avaient cédé autant de terrains qu'un cuir de boeuf en pourrait couvrir. Il fallut que les Phéniciens employassent la force pour s'établir et pour se maintenir en Espagne. Justin nous apprend que les Libériens faisant la guerre à leurs nouveaux hôtes, les Carthaginois les secoururent, ce qui donna occasion à ceux-ci de mettre le pied dans le pays, où ils se rendirent depuis très puissant. Protis, chef de la colonie phocéenne qui fonda Marseille, s'acquit au contraire la bienveillance de Gaulois, en épousant la fille d'un de leurs rois, et les Grecs apprirent ensuite aux habitants des Gaules qui étaient dans la dernière barbarie, une manière de vivre plus humaine et plus raisonnable.
Les secours que l'histoire fournit ne sont point capables de nous faire renoncer à l'origine des premiers habitants de la Terre : les temps fabuleux même ne nous y conduisent pas ; nous n'avons rien de plus ancien dans la fable et dans les histoires que les expéditions d'Osiris et de Sesostris, de Bacchus et d'Hercule ; cependant peut-on s'imaginer que ces premiers conquérants aient parcouru tout le monde pour se faire suivre par des armées entières dans ces déserts immenses et comment auraient-elles subsistées, si les terres avaient été incultes.
Tous les pays qu'ils parcoururent étaient sans doute habités. L'Antiquité nous représente ces héros comme animés de la gloire, et touchés en même temps du malheur des hommes, plongés alors pour la plupart dans une extrême barbarie dont ils les voulaient retirer ; c'est pourquoi ils laissaient des colonies en différents endroits de la Terre autant pour le bien particulier des peuples qu'ils avaient soumis, que pour assurer leurs conquêtes.
Les Phéniciens et les Grecs n'eurent point d'autre raison dans la suite pour établir tant de colonies que celle de leur intérêt particulier, ils déchargeaient par-là leur pays d'un bon nombre de pauvres citoyens, qui de leur côté ne demandaient pas mieux que de se transplanter dans des lieux où ils trouvaient plus d'abondance que chez eux. L'utilité du commerce s'y trouvait jointe aussi ; les concitoyens étaient pour l'ordinaire les correspondants les uns des autres se faisant un plaisir d'entretenir entre eux, par le moyen mutuel des choses qu'un des endroits était plus abondant que l'autre, ou qu'il n'était propre qu'à un d'eux, l'amitié qu'une naissance commune leur avait d'abord communiqué, se procurer les uns aux autres plus de commodité et même ce qui leur était sujets de profits. Enfin les républiques en devenaient plus riches et plus florissantes, et augmentaient par ce moyen leur puissance. C'est ainsi que les Grecs s'établissant dans l'Ionie, et dans l'Italie se rendirent formidables en Asie et en Europe. C'est ainsi que les Phéniciens tout occupés de leur commerce fondèrent des colonies dans les îles de Chypre et de Malte, qui se trouve sur la route de leur pays d'Asie, en Europe et en Afrique, étaient d'une grande commodité pour les navigateurs. Les Romains en usèrent depuis de la même manière, ils ne manquèrent pas d'envoyer un certain nombre de leurs citoyens de Rome dans la plupart des lieux qu'ils avaient conquis, n'ayant pas en cela d'autres vues que celles du bien de la république. Et à présent que la Terre est peuplée autant apparemment qu'elle le sera jamais, il n'y a rien de si ordinaire aux états de l'Europe que d'envoyer des colonies dans l'Asie, l'Afrique et l'Amérique ; l'utilité du commerce est la seule raison qui y détermine.
L'intérêt qui porte aujourd'hui si facilement les hommes à abandonner le lieu de leur naissance, était encore plus capable de les y porter dans ces premiers temps, où ils ignoraient l'art de se rendre heureux chez eux, dans ces temps grossiers où un Prométhée passait pour avoir dérobé le feu du ciel parce qu'il avait trouvé le secret de tirer le feu des cailloux ; où l'on regardait un Aristée comme un Dieu parce qu'il avait enseigné l'usage du beurre avec du lait, et de tirer l'huile des graines, ou des olives; les hommes vivants alors de ce que la Terre produisait d'elle-même, ne savaient ni la défricher, ni la rendre plus fertile ; et c'est sans doute la raison de ce que nous voyons dans l'Antiquité tant de nations errantes en différents pays, de même que nous avons vu, on peut dire de nos jours, en comparaison de ces temps reculés, tant de pays subjugués par ces peuples barbares qui ont inondé la Terre de leurs voisins, parce que leur propre pays ne pourrait plus fournir à leurs subsistances, et que ces faits ont été répétés dans des termes très peu éloignés de ceux-ci, où il y a encore à présent plusieurs de ces nations vagabondes et adonées à des invasions chez leurs voisins.
Si on ne peut fixer le temps auquel les hommes ont commencé d'habiter la Terre, on voit au moins par tout ce que nous venons de dire, qu'ils y sont extrêmement anciens : nous n'avons pas eu besoin pour le prouver de recourir à l'antiquité prodigieuse que les Egyptiens et les Chaldéens donnaient aux hommes dans leurs annales ; ceux-là avaient l'histoire chronologique de leurs rois depuis 11340 ans selon Hérodote, et depuis 15 000 ans selon Diodore, sans compter les règnes des Dieux et des héros qui avaient duré 18 000 ans. Nous avons parlé ci-dessus des autres dans le (second-sic) chapitre à propos de leurs observations astronomiques : Strabon dit de ces habitants de la Betique en Espagne qu'ils étaient fort adonnés aux lettres, et qu'ils conservaient les annales de ce qui s'était passé chez eux depuis 6 000 ans. Les Indiens au rapport de Pline et de Solin comptaient aussi 5 à 6 000 ans depuis Bacchus jusqu'à Alexandre : j'avoue qu'on a raison de traiter tout cela de contes et de fables, de ne pas ajouter une foi totale à ces témoignages, mais jusqu'à un certain point seulement, mais on ne peut pas au moins en les réunissant tous, avec ce que nous apprenons des annales des Chinois, douter que le monde ne fut habité plusieurs milliers d'années au dessus des temps que Moïse en a fixé le commencement, et on ne peut s'empêcher d'en conclure que ces peuples ne fussent très anciens dans les pays qu'ils habitaient.
Le prodigieux nombre d'habitants qu'avaient certains pays dans les temps les plus reculés, et encore une marque de l'antiquité des hommes sur la terre dont nos histoires font mention, qu'on ne le croit communément selon le témoignage de la Genèse. Tous les Anciens conviennent que Ninus est le premier conquérant dont l'histoire fasse mention dans l'Asie ; cependant ce roi d'Assyrie fit la guerre aux Bactriens avec deux millions de soldats, et Semiramis sa femme fit marcher une armée de quatre millions d'hommes contre les Indiens, qui de leur côté lui en opposèrent encore une plus nombreuse. On ne peut rejeter ce fait sans démentir toute l'Antiquité qui ne parle que de la grandeur immense des villes de Ninive et de Babylone, dont la première contenait au rapport même du prophète Jonas plus de six vingt mille enfants qui n'étaient point encore dans un âge à pouvoir distinguer leur main droite d'avec leur main gauche ; l'Egypte dans le même temps ne se trouvait pas moins peuplée ; la seule ville de Diospolis, appelée communément par les Grecs Thèbes la grande, devait contenir près de quatre millions d'habitants. Germanicus en parcourant l'Egypte dans le même temps, vit dans les ruines de cette ancienne ville des inscriptions en caractères égyptiens, qui portaient qu'elle avait autrefois renfermé dans ses murs sept cent mille hommes en âge de porter les armes, et on sait que Homère a dit qu'elle avait cent portes, de chacune desquelles pouvaient sortir dix mille hommes armés. Or il est impossible que dans ces temps qui ont suivi de si près le déluge universel de la Terre se soit trouvée si prodigieusement peuplée, d'autant plus que l'Ecriture n'attribue point aux premiers hommes une fécondité proportionnée à la durée étonnante de leur vie, sans parler des autres patriarches, Noé à l'âge de 600 ans n'avait que trois enfants, et ces trois enfants dans un âge déjà fort avancé n'en avaient encore aucun, il en est de même de tous ceux qui ont vécu depuis, auxquels la Genèse ne donne pas un plus grand nombre d'enfants que les hommes n'en ont d'ordinaire aujourd'hui.
Par la difficulté que nous trouvons à remonter aux premiers habitants d'une petite partie de la Terre qu'on connaissait autrefois, nous pouvons juger de tous les pays qui étaient alors inconnus. Ces pays avec lesquels on n'avait aucun commerce et qu'on regardait comme des mondes inaccessibles, étaient néanmoins peuplés de toute antiquité aussi bien que l'Egypte, et l'Assyrie, dans les temps qu'on nous représente un petit nombre d'hommes, comme les seuls échappés d'un naufrage général. Des empires florissants étaient déjà établis à l'autre extrémité de la Terre ; l'autre hémisphère qu'on croyait encore inhabitable il n'y a pas trois siècles par sa position, et l'impossibilité d'y arriver s'est trouvée remplie d'habitants, dont l'extrême barbarie justifie pleinement l'ancienneté.
La grossièreté des hommes n'était point une preuve de la nouveauté du Monde ; quoiqu'on fut autrefois très ignorants dans l'art de naviguer, et qu'on n'osât surtout se hasarder sur l'océan, on y a vu cependant des îles fort éloignées de la terre ferme, et peuplées par des hommes qui n'avaient eux-mêmes aucune connaissance de la navigation et des autres parties de la Terre. Outre cela les divers animaux qu'on rencontre dans ces îles où il n'y a point d'hommes, sont encore une marque de l'antiquité des habitants de la Terre. Et il ne faut point croire avec Saint Augustin, que les bêtes féroces qu'on voit dans les grandes îles y aient été transportées pour le plaisir de la chasse : enfin cette différence si marquée qui se trouve dans les hommes quant à la figure de leurs corps, et qui faisait juger à quelques philosophes que les Ethiopiens, les Germains et les Grecs étaient des hommes de diverses espèces. Cette différence dis-je qui subsistait entre ces nations il y a déjà tant de siècles, est au moins une preuve qu'elles devaient être dès lors séparées de tout commerce, et depuis des temps infinis. Convenons donc que l'autorité de l'histoire et la raison nous persuadent également qu'il est impossible de remonter à ces premiers temps où la Terre a commencé d'être habitée.
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